'...Plusieurs médias, dont L’Orient-Le Jour, ont publié et analysé des images satellite qui montrent des villages entiers rayés de la carte, dans une zone du Sud-Liban proche de la frontière de l’État hébreu. Fin mars, le ministre israélien de la Défense Israël Katz ne s’en est même pas caché, assumant d’installer “une zone de sécurité à l’intérieur du Liban” et de maintenir “le contrôle sécuritaire de toute la zone jusqu’au Litani”, un fleuve qui, dans cette région, traverse le pays d’est en ouest et fait l’objet de convoitises de la part des sionistes extrémistes.
Ces derniers souhaitent en faire une nouvelle frontière, ce qui amputerait le Liban d’un dixième de son territoire. Excluant le retour des quelque 600 000 personnes déplacées vers le nord du pays, du moins tant que la sécurité de la région ne serait pas établie, Israël Katz a précisé dans la foulée que “toutes les maisons situées dans les villages se trouvant près de la frontière libanaise seront détruites, selon le modèle éprouvé à Rafah et à Beit Hanoun, à Gaza”.
Une intention qui a été immédiatement qualifiée de possible crime de guerre par plusieurs ONG et spécialistes du droit international, mais qui alarme peu la communauté internationale. Un responsable de l’Élysée a ainsi déclaré en milieu de journée qu’il ne fallait “pas trop aujourd’hui s’occuper des prises de position israélienne, qui sont d’abord et avant tout des prises de positions ‘défensives’”. Malgré l’évidence des habitations rasées, ce responsable juge que la “zone tampon” a bien “vocation à être temporaire”.
Les Gazaouis ou les habitants du Sud-Liban n’ont ainsi pas droit aux ruines ni aux vestiges. Dans les premières pages de son Histoire universelle des ruines (Seuil, 2020), l’historien Alain Schnapp précise : “Pour qu’on parle de ruines, il faut qu’un édifice ou un simple aménagement soit reconnaissable même par d’infimes vestiges, quelques fosses de fondation ou quelques trous de poteaux. La ruine suppose l’action du temps ou d’un agent quelconque sur la matière d’un édifice, le vestige se contente de bien moins.”
Mais à Gaza ou dans le sud du Liban, même le temps n’a pas obtenu de laisser-passer. Au cas où les bombardements n’auraient pas tout détruit, des bulldozers sont chargés de faire disparaître le moindre souvenir, la moindre trace de vie, la moindre possibilité pour la mémoire de s’accrocher à ce qu’il reste d’un pan de mur de cuisine, de mosquée, de salle de classe.
Alors que la ruine dispose de sa poétique propre et peut enclencher un dialogue entre passé et présent, ou entre les différentes époques d’une civilisation, des monceaux de gravats, qui plus est aplanis sous les chaînes de véhicules de chantier, ne sont qu’un tas de matériaux informes, indistincts et muets.
Cette mainmise à la fois sur les corps, les mémoires et le bâti relève de ce que le philosophe Achille Mbembe appelle “nécropolitique”. En étendant le concept foucaldien de “biopouvoir”, qui montre à quel point le souverain contrôle aussi certaines dimensions organiques de la vie, Mbembe affirme dans un article paru originellement en anglais en 2003, que “l’expression ultime de la souveraineté réside largement dans le pouvoir et la capacité de dire qui pourra vivre et qui doit mourir” et que la souveraineté se définit comme “le droit de tuer”.
Pour exercer ce droit, le pouvoir s’appuie toujours sur un état d’exception, une urgence, et la définition d’un ennemi à abattre, parfois étendu à l’ensemble d’une population assimilée à un groupe terroriste. Il ne s’agit pas uniquement d’éliminer physiquement des individus mais d’effacer jusqu’aux conditions de possibilité même de leur existence. “La perception de l’existence de l’Autre comme un attentat contre ma vie, comme une menace mortelle ou un danger absolu dont l’élimination biophysique renforcerait mon potentiel de vie et de sécurité – c’est là, je pense, l’un des nombreux imaginaires de la souveraineté caractéristiques à la fois de la première et de la dernière modernités”, écrit le philosophe camerounais.
Le nécropouvoir peut s’exercer via de multiples biais : identification d’une catégorie de population disposant de droits restreints, occupation coloniale, fragmentation du territoire jusqu’à rendre les déplacements quotidiens impossibles, violences contre les personnes et leurs terres, destruction des cultures de subsistance comme les oliviers… Il semblerait que son dernier stade aille jusqu’à rendre impossible le deuil et le chagrin, en éradiquant jusqu’aux cimetières. Un mémoricide, en somme. [Victorine
de Oliveira] _________________________
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