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lundi 22 décembre 2014

La faute à Poutine

 Pas gentil, Poutine, mais pas gentil du tout!
                            Y fait rien que d'nous embêter!
            Comme dit ironiquement un certain Contrarien, Poutine est vilain, Poutine est un méchant mangeur d’enfants, Poutine ci, Poutine çà… 
  Oui mais, poursuit-il, lorsque l’on se penche sur les chiffres de l’économie russe, il y a de quoi être agréablement surpris par la gestion en bon père de famille de Vladimir Poutine, et les statistiques russes feraient pâlir d’envie n’importe quel économiste du monde libre (nous, les gentils quoi).
Je n’oserais pas dire que Poutine gère à la « De Gaulle », on pourrait me taxer de « poutinophilie » alors que vous avez bien compris qu’il faut être « poutinophobe »… Sinon vous êtes un vilain affreux collabo des forces du mal obscur, ou quelque chose comme ça.
      Pourtant, Poutine fait comme de Gaulle en son temps. Pas de dette, l’accumulation de réserves d’or et évidemment une politique d’indépendance… Bon, autant dire que Poutine comme De Gaulle ont su faire suer les Américains au plus haut point, ce qui se termine généralement assez mal. En France, mai 68 n’est pas tout à fait un hasard… Et ce qu’il s’était passé à cette époque s’appellerait aujourd’hui une « révolution orange »… C’est beau une révolution orange, c’est un concept marketing financé par la CIA et c’est d’ailleurs l’un des objectifs recherchés par les États-Unis… Renverser Poutine en affamant le peuple parce que objectivement, l’attaque contre la monnaie russe ne repose sur aucun des fondamentaux économiques permettant de faire la force ou la faiblesse d’une monnaie. Le rouble ne devrait pas baisser dans ces proportions compte tenu de la typologie de l’économie russe.
              Haaaa, la dette… Alors que notre pays a un ratio dette sur PIB de 95 %, que les USA sont endettés à hauteur de plus de 105 % de leur PIB, la Russie, elle, n’a presque pas de dette… Un pauvre petit et minusculement ridicule 15,7 % de dettes sur PIB pour l’année 2014… Autant dire rien. Objectivement, la Russie est nettement plus solvable que la France…
  Haaaaaaaaaaaa la balance commerciale… Alors que la France, la 2e économie de la zone euro tout de même, importe pour des centaines de milliards de chinoiseries diverses et avariées (sans oublier un grand paquet de gaz russe et de pétrole), ce qui nous fait tout de même une balance commerciale déficitaire d’environ 101 milliards d’euros, soit un paquet de sous tout de même qui quitte chaque année notre pays pour aller enrichir les autres (et accessoirement faire monter leur monnaie respective).
  Le solde commercial de la Russie est, lui, de 179 milliards de dollars… Ce qui le rapproche de façon très dangereuse de l’Allemagne, grand exportateur devant l’éternel et dont pourtant personne ne cherche à contester la puissance.

  Le déficit russe est de zéro… Là où nous nous débattons depuis plus de 40 ans pour obtenir un budget équilibré, sans succès évidemment, et nos déficits s’enchaînent inexorablement en nous menant vers une ruine collective.
Nous sommes 65 millions d’habitants et les Russes plus de 145 millions.
  Alors que nos mamamouchis se demandent quand ils seront en mesure d’inverser de façon positive la courbe sans espoir du chômage de masse, en Russie, sous Poutine, le chômage plafonne à 5,6 %… De quoi laisser rêveur plus d’un mamamouchi français.
  Le PIB russe est d’un peu plus de 2 057 milliards de dollars US, là ou le PIB de la France est de 2 902 milliards de dollars. C’est donc un avantage enfin pour nous petits Français. Nous sommes certes plus riches mais nettement moins bien gérés… Nous sommes donc, au final, nettement plus pauvres si l’on raisonne en « net de dette »…
  La pression fiscale ne souffre également d’aucune comparaison… En effet, en Russie, les recettes fiscales ne sont que de 15,1 % du PIB là ou, en France, elles sont de 47 % (chiffre 2012) et les recettes publiques (au sens large de la taxation en France) de 53,5 % du PIB… Vous comprenez donc mieux pourquoi notre acteur national, le grand Gégé, est allé se faire tondre par Poutine plutôt que par Hollande….
  Vous voyez également pourquoi la Russie a potentiellement la possibilité d’augmenter encore la pression fiscale pour s’en sortir, elle a de la marge avant d’atteindre une pression fiscale à la française… Et quelle marge !!

           En dépit de la propagande à laquelle nous sommes soumis ici sur la faiblesse de la Russie, ce pays est en réalité beaucoup plus robuste que l’image que l’on nous en donne. La Russie est pays économiquement solide, aux fondamentaux excellents. C’est un pays qui exporte plus qu’il n’importe et c’est l’un des rares dans le monde dans ce cas. C’est donc un pays dont la devise devrait structurellement s’apprécier et non pas l’inverse. C’est également une économie qui peut parfaitement introduire l’or en étalon monétaire contrairement à tous les pays déficitaires sur leur balance commerciale. Ainsi, un pays déficitaire comme la France verrait finalement ses réserves d’or partir à l’étranger en quelques mois afin de payer ses achats… ses importations ! Ce n’est pas le cas de la Russie. Et vous voyez que tous les pays commercialement déficitaires éprouveraient les plus grandes difficultés avec un étalon-or… À commencer par les Américains, grands déficitaires devant l’éternel.
   Il ne faut donc pas enterrer la Russie, l’ours russe que nous venons bien imprudemment de réveiller.
La Russie est une grande nation, son peuple est courageux et capable d’endurer des efforts qui nous semblent tout simplement impossibles. L’âme russe a brisé aussi bien les armées de Napoléon que celles d’Hitler… Ce n’est pas celles d’Obama et encore moins d’Hollande qui feront mieux.
Nous ferions mieux, bien mieux, de revenir à des sentiments nettement plus constructifs à l’égard de la Russie qui fait partie de la grande Europe comme la définissait le Général de Gaulle, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural »…  Car il ne faut pas imaginer que l’attaque économique dont la Russie vient de faire les frais restera impunie… En Russie, plus qu’ailleurs, la vengeance est un plat qui se mange froid....
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                                Même si le Contrarien me contrarie en poussant le bouchon un peu loin et idéalise un tantinet, il est nécessaire de relativiser la russophobie à la mode dans nos medias, qui font dans le suivisme washingtonien sans nuance et de mettre le problème en perspective géostratégique, en voyant l'avenir..
   Poutine est ce qu'il est...
La situation politique de la Russie est ce qu'elle est ...après le choc du démantèlement de l'empire, bien orchestré par la banque mondiale, comme le déplorait Stiglitz.
    La crise qui la frappe actuellement l'affaiblit, c'est sûr. Mais c'est l'effet d'une volonté extérieure.. Un jeu dangereux...
    La Russie reste un chantier en reconstruction, la presse est sous contrôle, les prisons sont un problème, etc....Bref, ce n'est pas un modèle de démocratie. Mais les nôtres fonctionnent-elles si bien que nous soyons en mesure de donner des leçons? La patience historique fait défaut.
        L’anti-poutinisme de principe, qui en est encore aux fantasmes de la Guerre froide, est absurde.
C'est Henry Kissinger, qui n'est pas un enfant de choeur, qui le dit, comme d'autres Américains un peu lucides: il a expliqué à de nombreuses reprises ces derniers mois que « l’anti-Poutinisme » hystérique des Etats-Unis et de la presse américaine, ne constituait nullement une politique mais était en réalité une réponse à l’absence de politique. Il n’y a rien de plus exact. Il le dit dans une interview qu’il a donnée à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel le 13 novembre[1]. Le niveau de délire de la presse américaine a été bien analysé par Robert Parry, l’un des plus grands journalistes indépendants des Etats-Unis. Il est aujourd’hui tragique de voir que ce discours, qui est une véritable propagande de guerre, envahit les médias en France et en Grande-Bretagne.
 Ron Paul y va aussi de sa critique
      Or, la Guerre froire est fi-nie!  Comme le Rideau de fer
Une invasion russe est pure chimère, comme le reconnaissent d'anciens membre du renseignement US.
  Voir la menace d'une nouvelle Guerre froide, diaboliser Poutine est plus qu'un fantasme, c'est une erreur, c'est une faute, qui pourrait nous coûter cher, comme le dit aujourd'hui le très  prudent Gorbatchev.
 On a tout à perdre à provoquer l'Ours  On l'a plus que chatouillé en Ukraine...
Les silences de Poutine sont plus éloquents que ses déclarations à usage interne.
   L'Europe, mais aussi les USA, qui soumettent à ses intérêts le vieux continent via l'Otan, ont intérêt à conserver restaurer des rapports équilibrés avec l'immense Russie, que De Gaulle voyait comme une partenaire future, très liée économiquement aujourd'hui à l'Allemagne...
       Rien ne se passe comme la presse ordinaire le présente...
Tout est beaucoup plus compliqué et moins manichéen.
    Le malentendu est ancien, comme le dit JP Chevénement.
Les enjeux économiques aujourd'hui sautent aux yeux.
    La  dialectique de Poutine doit être d'abord bien comprise.
            Jouer à la roulette russe est toujours risqué.
                 La Russie nous surprendra toujours.   
                                Arrêtons donc la dangereuse schizophrénie géopolitique, la fabrication de l'ennemi. Revenons à un peu plus de raison...
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Pourquoi la Russie ne va pas s’enfoncer dans la crise
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mercredi 25 juin 2014

Poutine or not Poutine?

            Entre fascination et rejet                                                          (notes sur une énigme)

                                                     Qu'on l'aime ou pas, qu'il exaspère ou non, Poutine est au pouvoir et il faut faire avec. L'affaire ukrainienne a projeté une nouvelle fois au premier plan de l'actualité internationale la personne très controversée de Poutine.
    Admiré par certains (il y ses fan-club à Moscou), redouté par d'autres, il est difficile de se faire une idée juste d'un personnage si ambigü, si énigmatique, si machiavélique parfois, jouant de sa force, réelle ou apparente, mais aussi d'une certaine séduction calculée.
      Après l'explosion soviétique eltsinienne encouragée par l'extérieur et les noires années de régression économique et démographique, le très riche Poutine récolte les fruits de longues souffrances infligées au peuple russe, d'une tradition politique sans ancrage démocratique et de pillages de ploutocraties consacrées dans la jungle eltsinienne...
   Ancien cadre du KGB, il est l'enfant d'un système encore malade. Le poutinisme est sans doute une maladie infantile de la démocratie, mais, mais à son égard il faut se méfier du manichéisme de salon.
Il est le produit d'un  postsoviétisme qui ne s'est pas débarrassé d'un certain nombre de ses tares, qui s'est déroulé pacifiquement, mais dans des conditions chaotiques, favorisées par un  Eltsine manipulé par des intérêts étrangers, comme l' a bien décrit  l'ancien directeur de la BM, J.Stiglitz.
 Poutine n'est pas un enfant de choeur, mais, en bon autocrate, s'il aime se montrer dans les églises, il préfère manifestement la lecture de Machiavel à celle de l'évangile.
L'ancien du KGB aime étaler sa forme et sa force sur papier glacé, ses biceps, ses tenues paramiliataires.
   Il veut apparaître comme un sorte de star ou de tsar.
Le peuple russe semble apprécier, après tant de dérives. Sa popularité n'est pas niable, mais le peuple n'a pas le choix, et il restaure une sorte de fierté nationale après tant d'humiliations, malgré des aventures discutables (Tchétchénie) ou des méthodes autocratiques (contre une presse indépendante)
Moins certains oligarques, parfois réfugiés à Londongrad.
__________________   Mais le personnage est plus complexe qu'on le pense dans une certaine presse encline à la caricature jusqu'à l'excès, conforme à de vieux clichés.
 La  poutinophobie est à la mode.
Faut-il avoir peur de Poutine? se demande-ton parfois.  C'est lui prêter trop de pouvoir, car il est en situation de faiblesse dans un pays en crise et en partie en déclin provisoire. N' était-il pas inévitable dans une Russie délabrée?
   La Russie est-elle une menace ? se demandent d'autres.
 La question qui est le vrai Vladimir Poutine ? hante une certaine presse. Le réflexe anti-russe est tenace.

          Déjà en 2005, JP Chevènement se demandait où va la Russie?
Elle n'a pas sans doute fini de nous surprendre.
     La  poutinophobie est une erreur. Certains Amricains  s'en rendent compte.
La guerre froide est finie. La Russie n'est-elle plus une menace, si elle l'a jamais été. "La Russie n’a pas besoin d’espace, elle en a. Elle n’a pas besoin de ressources, elle en a. En revanche, et c’est un facteur de paix important, la Russie a besoin de débouchés et de voies de communication sécurisées vers l’extérieur. A l’Ouest, par un partenariat serré avec l’UE. A l’Est avec la Chine et le Japon. Au Sud, par la Mer Noire et la jonction caucasienne avec la mer Caspienne" (JDR)_____
        Le systeme Poutine est spécifique et il faut composer avec lui, avec intelligence et pragmatisme, mais sans concessions, ce qu'on sait bien faire à Berlin..
  Il est temps de sortir des clichés.
Le systeme Poutine est plus complexe que l'on pense..
     La Russie nous surprendra toujours
__________La question de l'Ukraine a  réveillé de vieux fantasmes et a suscité maintes désinformations. La situation y est moins simple que celle qu'a présenté et que présente une certaine presse.
    La tentation de la guerre est dangereuse
                    ,Le « grand jeu » autour du pétrole et du gaz n'est pas près de s'arrêter, tant d'intérêts européens y étant impliqués
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mercredi 21 octobre 2015

Poutinisme, hypertrophie individuelle et apathie politique

Le mystère Poutine?
                           L'actualité géopolitique projette au premier plan celui qu'une certaine presse occidentale présente souvent sous  les traits d'une nouveau despote au pouvoir hypertrophié,menaçant parfois les intérêts de ceux qui furent les alliés, qui entretiennent encore des relations étroites ou distendues avec l'Otan.
   Qui peut répondre simplement, sans tomber dans le moralisme facile, la caricature grossière, le journalisme de pacotille, l'approche au ras de l'écume des jours reflétée presque quotidiennement jusque dans la presse people, avide de sensationnalisme?
  Nos regards d'observateurs épisodiques et mal informés, distants et hors contexte historique et géopolitique ne perçoivent que des éléments fragmentaires, conditionnés pas le brouillard manichéen  alimenté par l'affaire ukrainienne, moins claire que ce qu'on nous en dit.
    La complexité du système Poutine , comme la situation réelle en Russie, pas seulement à Moscou, nous échappe dans une large mesure.
    Tantôt, le leader post-eltsinien  apparaît comme un despote plus ou moins éclairé et cynique, tantôt comme l'utile redresseur d'une Russie exsangue et humiliée après la gestation cahotique post-gorbatechvienne, traumatisante pour beaucoup de Russes moyens et modestes.
         Les tensions avec Washington se sont accentuées, surtout depuis Clinton, malgré les réactions d' un petit nombre de diplomates et d'intellctuels américains, comme Mac Govern qui s'efforcent de donner une image moins caricaturale d'un Président souvent diabolisé dans leur pays,. et qui  s'interrogent: comment reconstruire la confiance entre Obama  (et ses successeurs) et Poutine?
  Là-bas aussi, l'antipoutinisme primaire se donne souvent libre cours et pollue l'analyse.
  __________        On peut trouver ici une approche, qui, sans être  suffisante, donne une idée assez pertinente sur ce que certains considèrent comme l'énigme du  Poutinisme.
  L'auteur analyse la nature du pouvoir, les formes d'opposition, leur nature et leurs limites et s'interroge sur les racines de l'adhésion actuelle d'une grande majorité russe:
      "... Le soutien que la majorité des Russes accordent à Poutine est largement lié à une peur panique du chaos et de la déstabilisation, symbolisés par les années 90, celles du premier président de la Russie post-soviétique, Boris Eltsine. Celles-ci sont perçues par la majorité de la population comme des années noires où la priorité était de survivre, alors que le pays se désintégrait, les usines fermaient, les salaires n’étaient pas payés, l’inflation allait en galopant. Or dans ces mêmes années 90, les médias, les hommes politiques et les intellectuels prêchaient la victoire de la démocratie et des droits de l’homme. Comment ne pas voir là l’une des sources importantes de la délégitimation de ces valeurs, de la remise en cause d’une démocratie injuste et méprisante envers le « peuple » ?
 Dans les années 90, les parents et les grands-parents trimaient pour nourrir leurs enfants, tout en voyant, à la télévision ou autour d’eux, des individus sans scrupules faire fortune grâce à de petites ou grandes escroqueries. Et, alors que la majorité des gens paupérisés se contentaient d’essayer de faire leur travail et de vivre, ils étaient souvent brocardés dans les médias comme étant les « perdants » des réformes, les « inadaptés », voire les « nostalgiques d’un communisme révolu ». Ce mépris pour les « masses », le « peuple » ou les « petites gens », je l’ai moi-même ressenti lors de mes premières recherches en Russie, en 1994-1999. Des « petites gens » laborieux, consciencieux, citoyens soviétiques ni trop critiques ni trop zélés, qui ont perdu en un instant patrie, repères idéologiques, valeurs sûres, revenus et épargne. Comment ces gens ne se retrouveraient-ils pas dans le discours populiste initié par Poutine qui leur confère importance et respect et qui prend acte de leur demande d’un Etat plus social, au lieu de dénigrer leur prétendu paternalisme d’assistés ? Pourquoi n’adhèreraient-ils pas au discours patriotique qui leur fournit enfin une raison d’être fiers de leur pays, défendu par leurs aïeux, mais qu’ils ont laissé se disloquer ?
       On ne prend pas toujours suffisamment en compte la dimension traumatique de la dissolution brutale de l’Union soviétique, lorsque des familles se sont retrouvées soudainement éparpillées dans des pays différents, alors que l’un des ressorts les plus populaires de l’idéologie officielle était la puissance militaire, technologique, spatiale, culturelle et sportive de cet immense et imposant pays des Soviets, qui s’est retrouvé humilié par les « diktats » des organisations internationales ou l’« aide » occidentale. On ne prend pas non plus toujours la mesure de ce que peut signifier au regard des Russes ordinaires l’expérimentation au quotidienne d’une « démocratie » rimant avec pauvreté et oligarchie, ou de droits de l’homme avec le non-paiement des salaires et des retraites. Et qu’en est-il même de cette liberté de parole considérée dans les cercles intellectuels russes et occidentaux comme ayant connu son âge d’or dans les années 90, alors que les voix des ouvriers et autres catégories paupérisées n’étaient presque jamais présentes dans les débats publics ou sinon sous forme de dénigrement ou de mépris ?
       Ces interrogations, je ne les ai pas retrouvées telles quelles dans les entretiens que j’ai pu effectuer au cours des années 2000, mais elles peuvent se lire en filigrane dans la plupart de mes enquêtes auprès des groupes n’appartenant pas aux élites politiques, économiques, intellectuelles ou culturelles. Aussi le soutien massif apporté à Poutine ne me paraît ni incongru, ni irrationnel, ni signe d’une tendance « russe » à l’autoritarisme. Il me paraît au contraire découler logiquement du désarroi social et de l’ostracisme politique dont ont été victimes la majorité des Russes dans les années 90. Que cela soit ou non lié à sa seule personne importe peu. Vladimir Poutine est associé au retour de la croissance économique, du paiement des salaires et des retraites. Grâce à lui, la Crimée est rattachée à la Fédération de Russie, la fierté de plusieurs générations blessée par la dislocation de l’Union soviétique est restaurée. Grâce à lui, les « citoyens de base » ou le « peuple qui travaille » et « aime la Russie » (dixit Poutine lors de son intervention au meeting du 23 févier 2012 à Poklony Gory, à Moscou, contre le mouvement « Pour des élections honnêtes ») retrouvent un semblant d’existence sociale et politique. Ce discours retire l’herbe sous les pieds des nationalistes, qui ont du mal à surenchérir. La gauche de la gauche (le Parti communiste de la Fédération de Russie n’a plus guère de communiste que le nom), déjà très marginalisée au sein d’une « opposition » largement libérale et anticommuniste, se voit également concurrencée par le Kremlin sur le terrain des valeurs égalitaires et sociales.
    Au total, la popularité de Poutine repose sur ce désenchantement de la démocratie allié à un profond désarroi social. De telles conditions, comme l’indique Pierre Rosanvallon, donnent naissance à une demande de populisme qui est l’assise du « poutinisme »...
_______________ Comme le décrit avec tant de talent et d'émotion le prix Nobel de littérature S. Alexievitch, la douleur secrète, l'humiliation et le désenchantement encore très présents dans le coeur de l'homo sovieticus, de l'homme rouge, ainsi qu'un redressement économique incontestable seraient le ressort essentiel de l'adhésion actuelle au maître du Kremlin.
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mercredi 26 octobre 2016

Poutine or not Poutine?




    Diaboliser Poutine?                                                             [Eléments d'interprétation]
                                             C'est le pire que l'on puisse faire.
         On ne négocie pas avec ses amis ou avec ses proches...Couper les liens avec la Russie ou la clouer au pilori serait contre-performant, lourd de risques.
     Il a raison Vladimir Fédorovski : Il ne faut surtout pas humilier la Russie.
    Quoi qu'on pense de lui et de ses choix politiques ou ce que l'on croit en connaître, à travers une information souvent partielle ou partisane, discutable.
        Poutine est ce qu'il est.
    Personnage controversé, certes, mais on ne peut se contenter de gloser jusqu'au roman sur ce que l'on sait de l'homme et de ses motivations, mais il importe de recadrer la politique russe du moment, qui ne se ramène pas à de la psychologie de bazar, à une imageries people, dans l'histoire récente et les rapports géostratégique du moment.
             L’anti-poutinisme de principe, qui en est encore aux fantasmes de la Guerre froide, est absurde.
      C'est Henry Kissinger, qui n'est pas un enfant de choeur, qui le dit, comme d'autres Américains un peu lucides: il a expliqué à de nombreuses reprises ces derniers mois que « l’anti-Poutinisme » hystérique des Etats-Unis et de la presse américaine, ne constituait nullement une politique mais était en réalité une réponse à l’absence de politique. Il n’y a rien de plus exact. Il le dit dans une interview qu’il a donnée à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel le 13 novembre. Le niveau de délire de la presse américaine a été bien analysé par Robert Parry, l’un des plus grands journalistes indépendants des Etats-Unis. Il est aujourd’hui tragique de voir que ce discours, qui est une véritable propagande de guerre, envahit les médias en France et en Grande-Bretagne.
        Celui que l'on nomme à tort le nouveau tsar est, dans une large mesure, la produit de l'ère post-gorbatchevienne-eltsinienne et de ses dérives, de son effondrement économique évitable du pays mis en pièces, en coupes réglées, largement encouragée par certaines forces états-uniennes, comme le reconnaît J.Stiglitz, alors à la direction de la banque mondiale, du retournement qui s'en suivit ainsi que la réaction nationale prévisible. Dans le cadre d'une démocratie encore à construire...ON ne peut reprocher à Vladimir P. de n'avoir pas procédé à un certain endiguement de la corruption et d'avoir sorti le pays du marasme des premiers temps.
(On n'oubliera pas que les acquis de la Révolution Française ont mis un siècle à se stabiliser tant bien que mal, avec les régressions autocratiques que l'on connaît..).
       Il n'est pas facile de comprendre vraiment le véritable jeu du Kremlin en Syrie, la vérité étant la première victime de la guerre, au coeur de ses intérêts géostratégiques.. Et que savons-nous, dans le brouillard ( ou brouillage) médiatique et des légitimations officielles, de tous les tenants et aboutissants de ce conflit? Une révolution fomentée en partie de l'extérieur. De toutes façons, dans ce terrible affrontement évitable à multiples bandes, personne n'est innocent, surtout pas les puissances occidentales, surtout pas ceux qui ont, par la destruction de l'Irak, mis délibérément  le désordre dans cette région, qui, au, nom d'un chaos créateur à la Dick Chesney, ont procédé aux démantèlements qui a fait fructifier tous les fondamentalismes, quand ils n'ont pas été instrumentalisés.
    Rien n'est aussi simple que ce qui est diffusé sur nos  antennes pressées et formatées.
        Les USA, via  l'Otan, continuent leur jeu d'encerclement, dans le sillage de la guerre froide, ce qui ne peut qu'irriter la Russie déjà amputée. (*)
      Face à l'hypocrisie et le double jeu occidental, Poutine suit sa logique propre où la mémoire joue son rôle.   " Quand il arrive au pouvoir, présenté par ses promoteurs les oligarques, Berezovsky, Abramovitch et consorts, comme un pantin manipulable, V. Poutine trouve un pays économiquement en ruines. La crise de 1998, provoquée par une insertion trop brutale dans le marché mondial, a été catastrophique pour la Russie. Il a donc hérité d’une situation très compliquée avec une corruption galopante qui perdure d’ailleurs aujourd’hui. Le premier succès de V. Poutine, celui sur lequel il capitalise toujours en réalité, a été de sortir le pays de la crise en reprenant en main les actifs gaziers et pétroliers des oligarques pour les placer sous tutelle de l’Etat, inaugurant une nouvelle période de prospérité. Les Russes lui sont toujours reconnaissants de cela ce qui explique en grande partie sa popularité. D’un autre côté il faut également comprendre que le contrat social russe se fonde sur une délégation de pouvoir absolu contre la prospérité et une certaine forme de grandeur du pays ; c’est en ce sens que V. Poutine peut être vu comme l’héritier tant des tsars que des dirigeants soviétiques. Il se place ainsi dans la droite ligne de ses grands prédécesseurs vus comme les bâtisseurs de la Russie et d’une certaine façon à contre-courant de B. Eltsine, même si c’est lui qui l’a amené au pouvoir."
   Un héritage et une situation complexes  où nous comptons si peu, ccomme le dit Védrine.
           Le sénateur McGovern met en garde son pays contre toute tentative de mésinterprétation et de diabolisation à l'encontre d'une Russie supposées encore agressive, comme au temps de Reagan, qui avait temps besoin de cet ennemi.
          La Russie est bien que plus proche de nous culturellement qu'on ne dit.  La réduction simplificatrice et la diabolisation de nos si proches voisins revient périodiquement en force. Comme il est dit:  il y a eu peu de discussions intelligentes à propos de ces risques dans les grands médias américains ou même, apparemment, dans les salles du pouvoir à Washington. On dirait un somnambule marchant vers un abîme."
  Le pire serait de se couper d'un peuple si proche, en attendant des jours meilleurs, des institutions plus conformes à nos traditions héritées de 89.
       Mais les hydrocarbures sont, encore une fois, l'enjeu masqué de l'affrontement. 
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       (*)  Comme le dit Stephen Cohen:
1)  La décision d’étendre l’OTAN jusqu’à la frontière même de la Russie:  ça n’a aucun sens de dire que Poutine a violé l’ordre de l’après-Guerre-Froide en Europe. La Russie a été exclue de l’ordre de l’après-Guerre-Froide en Europe du fait de l’expansion de l’OTAN. La Russie a été repoussée « quelque part au-delà » (au-delà d’une zone de sécurité). La Russie insistait: « Procédons à un arrangement de Sécurité Pan-Européenne comme Gorbatchev et Reagan le proposaient. » Les expansionnistes de l’OTAN dirent : « Ceci n’a rien de militaire, c’est une question de démocratie et de libre échange, ce sera bon pour la Russie, avalez le poison et souriez ! » Et quand les Russes n’avaient pas le choix, dans les années 1990, ils l’ont fait; mais lorsqu’ils sont redevenus plus forts et se sont retrouvés dans la possibilité de choisir, ils ont cessé de subir en silence.
  La Russie commença à se défendre, comme l’aurait fait tout dirigeant russe qui aurait été sobre et qui avait le soutien de son pays. Je ne dis pas ça pour rire. A la fin, Eltsine pouvait à peine marcher. Il a été poussé hors de la présidence, il n’a pas démissionné volontairement. Mais le fait est que n’importe qui aurait pu prédire cette situation dans les années 1990 – et certains d’entre nous l’ont fait, souvent et aussi fort qu’il nous était permis.
  2)  Le refus de la part des Etats-Unis de négocier au sujet des missiles de défense: les missiles de défense sont maintenant un projet de l’OTAN. Ceci veut dire que les installations de missiles de défense, sur terre ou sur mer (celles sur mer étant les plus dangereuses) font maintenant partie de l’expansion de l’OTAN et de son encerclement de la Russie. La défense anti-missiles fait partie de ce système de défense. Les Russes sont absolument certains que ce sont leurs capacités de représailles nucléaires qui sont visées. Nous disons : « Oh, non, cela concerne l’Iran, cela ne vous concerne pas. » Mais allez donc vous entretenir avec Ted Postel à l’MIT [Massachussetts Institute of Technology]. Il explique que les missiles de défense des dernières générations sont des armes offensives qui peuvent frapper les installations russes. Entre-temps, nous accusons la Russie de développer à nouveau des missiles de croisière; et ils ont recommencé à le faire parce que nous sommes retournés à une course aux armements « œil-pour-œil, dent-pour-dent, » pour la première fois depuis nombre d’années.
  3)  Le fait de nous mêler des affaires intérieures de la Russie au nom de la promotion de la démocratie:  en plus de financer les programmes d’ « opposition politique » du National Endowment for Democracy partout en Russie et en Ukraine––êtes-vous conscients du fait que lorsque Medvedev était Président de Russie et que Mme Clinton et Michael McFaul procédèrent à leur merveilleuse « réinitialisation, » (c’était un jeu diplomatique truqué, si vous en regardez les conditions), le Vice-Président  Biden se rendit à l’Université d’Etat de Moscou et déclara que Poutine ne devait pas retourner à la Présidence. Il le lui répéta ensuite à la figure. Imaginez Poutine venant ici dans les semaines à venir et disant à Rubio ou à Clinton d’abandonner la course pour la Présidence!
  Reste-t-il encore des lignes rouges quand il est question de notre attitude envers la Russie ? Avons-nous le droit de dire et de faire tout ce que nous voulons ? Ceci s’étend à tous les domaines, et certainement à la politique. La Maison Blanche ne peut simplement pas se taire, harcelée comme elle l’est par les lobbies anti-russes accrédités et les médias dominants. Nous croyons tous en la démocratie, mais que cela nous plaise ou non, nous ne pourrons pas imposer la démocratie à la Russie; et si nous pouvions le faire, nous ne serions peut-être pas contents des résultats produits.
  Alors posez-vous la question, y-a-t-il une position sur la Russie qui devrait être prudemment repensée, dans l’après-Paris? Et la Russie aurait-elle à tout le moins quelques intérêts légitimes dans le monde ? Et si oui, lesquels ? Qu’en est-il de leurs frontières? Ont-ils des intérêts légitimes en Syrie?
  4)  Mon dernier point est un espoir prescriptif (avant Paris, je ne pensais pas qu’il y avait d’espoir du tout). Maintenant il y existe encore une chance de réaliser le partenariat perdu avec la Russie...
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lundi 28 février 2022

UKRAINE (suite)

En bref

         "....Aucune personne sensée n'imaginait le 23 février que le président russe lancerait la nuit suivante ses chars sur Kiev. On pouvait comprendre qu’il reconnaisse unilatéralement la sécession du Donbass (partie russophone de l’Ukraine). Cela lui eut suffi pour vassaliser l’Ukraine et humilier les États-Unis, déjà très abîmés par leur fiasco en Afghanistan. L'avenir seul nous dira pourquoi il a choisi d'envahir toute l'Ukraine au risque d'une quasi-guerre civile au coeur du « monde russe »...     Le 24 février 2022 s’inscrira en lettres de sang dans les livres d’Histoire. Il clôt trois décennies d’illusions sur le triomphe de la Démocratie et des Droits humains et annonce le retour en force des peuples de chair. Revenons sur les origines de cet effroyable coup de théâtre et ses possibles conséquences.      Dans la décennie qui a suivi la chute du Mur de Berlin dans la nuit euphorique du 9 novembre 1989, la Russie a manqué sombrer corps et biens à l’image de son chef, Boris Eltsine. Elle s’est redressée quasi-miraculeusement à partir de 1999 sous la férule autoritaire et brutale de Vladimir Poutine. Mais l’horizon s’est à nouveau assombri à partir de 2014 et de la première crise ukrainienne, jusqu’à conduire au drame actuel. De celui-ci, ni les Russes ni les autres Européens ne sortiront indemnes. L’issue dépendra de la détermination et de la lucidité des jeunes générations.


Acte 1 : le calvaire (1991-1999)

En quelques mois donc, la redoutable Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) s’est effondrée comme un château de cartes pour laisser place à une improbable Communauté des États Indépendants (CEI), avec en son cœur la Fédération de Russie, réduite à ses limites administratives de l’époque soviétique, avec 89 « sujets » aux statuts très variables : républiques, territoires autonomes, etc.      Le président Eltsine, auréolé par sa victoire du 22 août 1991 sur les putschistes du Kremlin, s’applique à sauver ce qui peut l’être de l’héritage soviétique, en particulier le siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et l’armement nucléaire.      En contrepartie, il ouvre la Russie aux affairistes et aux économistes néolibéraux qui entourent le président américain Bill Clinton. Alliés aux anciens hiérarques du Parti communiste, ils pillent tant et plus le pays sous prétexte de le libéraliser. Déjà très bas, les indicateurs économiques et sociaux s’effondrent (espérance de vie, mortalité infantile, fécondité…). Les Russes, abasourdis, voient sur leurs écrans leur président, titubant d’ivresse, se faire moquer par le président Clinton.         De leur côté, le chancelier Kohl et le président Mitterrand lancent la monnaie unique pour donner un nouveau souffle à l’Union européenne. Le traité de Maastricht de 1992 signe l’adhésion des Européens au néolibéralisme. L’année suivante se traduit en Europe par la première récession économique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.      1992, c’est aussi la sortie d’un essai à succès, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme. L’auteur, l’Américain Francis Fukuyama, annonce le triomphe définitif de la Démocratie. L’Union européenne partage son optimisme et entreprend de réduire ses budgets et ses effectifs militaires ; la France elle-même abolit la conscription en 1997.   1992 encore. La même année se font entendre des bruits de bottes.    Dans le Caucase, la petite Tchétchénie refuse de devenir l’un des « sujets » de la fédération de Russie et se proclame indépendante. Le président Eltsine tarde à réagir. C’est seulement le 9 décembre 1994 qu’il envoie ses troupes réprimer la sécession. Cette première guerre de Tchétchénie se solde par une humiliation du Kremlin. Le 31 août 1996, celui-ci reconnaît l’indépendance de facto de la Tchétchénie, prélude à l’éclatement final de la fédération !     À l’autre extrémité du Vieux Continent, tandis que les gouvernants s’affairent autour du projet de monnaie unique, la Yougoslavie implose. Le 15 janvier 1992, l’Allemagne reconnaît l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie. Le 6 avril 1992, Sarajevo est bombardée par l’armée serbe. Les guerres de Yougoslavie vont perdurer jusqu’en 1999.     Cette année-là, l’OTAN bombarde Belgrade et envahit le Kossovo sans attendre l’aval de l’ONU. Il s’agit de la première violation du droit international, dix ans après la fin de la « guerre froide ». Il s’agit aussi de la première intervention militaire de l’OTAN depuis la création de l’alliance cinquante ans plus tôt, pour prévenir toute attaque soviétique contre l’un de ses membres.     Considérant que les Occidentaux n’avaient plus rien à craindre de Moscou, les Russes avaient demandé qu’à défaut de supprimer l’OTAN, désormais sans objet, ils s’abstiennent pour le moins de l’étendre au-delà de l’Elbe ().     Mais les guerres de Yougoslavie ouvrent de nouvelles opportunités à l’OTAN. Qui plus est, les anciens pays satellites de l’URSS, avides de s’occidentaliser au plus vite et de prendre une revanche sur leur grand voisin, demandent à entrer dans l’OTAN. C’est chose faite en mars 1999 pour la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. Les autres pays ainsi que les trois États baltes ne tarderont pas à suivre.     De son côté, la Russie voit ressurgir en août 1999 le spectre de la guerre : les Tchétchènes, non contents de leur quasi-indépendance, envahissent le Daghestan voisin. Le Premier ministre Vladimir Poutine (47 ans) conduit la contre-offensive. Il n’y va pas de main morte : « J’irai buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes », lance-t-il à Astana (Kazakhstan). De fait, la capitale de la Tchétchénie, Grozny, tombe le 6 février 2000 après avoir été rasée…

Acte 2 : résurrection (2000-2014)

Le 31 décembre 1999, Boris Eltsine, usé par l’alcool, cède le pouvoir à Poutine. Fort de sa victoire dans la deuxième guerre de Tchétchénie, le nouveau président est élu confortablement le 26 mars 2000.    Le 21 septembre 2001, Vladimir Poutine exprime sa vision de l’avenir à Berlin, devant le Bundestag, en allemand : « Nul ne remet en question l'importance des relations partagées entre l'Europe et les États-Unis. Toutefois, je pense que l'Europe peut assurer à long terme sa réputation de centre puissant et politiquement indépendant si elle parvient à associer ses ressources avec celles de la Russie... avec les ressources naturelles, humaines et territoriales... avec le potentiel économique, culturel et de défense de la Russie ». On ne saurait mieux dire. En gage de bonne volonté, le président russe apporte un soutien militaire aux Américains engagés en Afghanistan dans la lutte contre Daesh et les talibans.     Mais en attendant mieux, il lui faut sortir la Russie de l’abîme. Il bénéficie pour cela de grosses rentrées financières occasionnées par la flambée des prix des matières premières et des hydrocarbures sur les marchés mondiaux, cette flambée étant due à la très forte demande chinoise. De la sorte, les indicateurs sociaux et démographiques connaissent un redressement spectaculaire qui étonne même l’anthropologue Emmanuel Todd. La crainte d’une disparition physique du pays est pour l’heure écartée.    L’État relance la recherche scientifique, les industries d’armement et aussi l’industrie nucléaire. Il réaffirme son autorité sur les gouvernements régionaux et les grandes entreprises du pays, ce qui conduit Poutine à mettre au pas les oligarques.       En 2003, le président fait incarcérer pour malversations financières le patron de Ioukos, première compagnie pétrolière russe, qui projetait de vendre son groupe à Exxon Mobil pour 25 milliards de dollars ! L’affaire déplaît aux Américains qui, ne disposant pas encore du pétrole de schiste, lorgnaient avec avidité sur les gisements russes de pétrole et de gaz. Washington va dès lors entreprendre de déstabiliser la Russie, aidé en cela par le milliardaire d’origine hongroise George Soros, qui s’est donné pour objectif de promouvoir des « sociétés ouvertes », libérales ou ultralibérales, en Europe centrale et orientale.    Sur CNN, Soros confessera avoir soutenu la « révolution orange » du 21 novembre 2004 à Kiev.  Elle a abouti le 23 janvier 2005 à l’élection à la présidence du candidat pro-occidental Viktor Iouchtchenko, malgré que celui-ci ait souffert d’une tentative d’empoisonnement, sans doute à l’initiative des services russes.

Début 2007, Vladimir Poutine s’alarme de ce que les Américains installent un « bouclier » anti-missiles en Pologne et en République tchèque sous le prétexte de prévenir d’éventuelles attaques… iraniennes ! Le 10 février, lors d’un forum sur la sécurité qui se tient à Munich, il déclare : « Un pays, les États-Unis, sort de ses frontières nationales dans tous les domaines. C'est très dangereux : plus personne ne se sent en sécurité, parce que personne ne peut plus trouver refuge derrière le droit international ». Il ne croit pas si bien dire. L’année suivante, le 17 février 2008, le Kossovo devient indépendant alors que le Conseil de sécurité de l’ONU, à la demande de la Russie, avait promis qu’il demeurerait une province autonome au sein de la Serbie.          Poutine n’en poursuit pas moins sa coopération avec l’Occident. Invité au sommet de l’OTAN à Bucarest en avril 2008, il autorise le transit par la Russie de matériel destiné à l’Afghanistan. Mais il dénonce aussi la promesse faite le 3 avril par l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie de pouvoir entrer un jour dans l’alliance. Il y voit « une très grande erreur stratégique ». À quoi le président ukrainien Viktor Iouchtchenko a répondu : « L'Ukraine n'est pas un produit de la Guerre froide. C'est un État indépendant et souverain qui a parfaitement le droit de forger sa politique en matière de sécurité ».         Les événements s’accélèrent à l’été 2008. La Géorgie, petit État enclavé et très pauvre du Caucase, souffre de la sécession depuis plusieurs années déjà de deux territoires périphériques, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Le 10 juillet 2008, le président Mikheïl Saakachvili reçoit la visite de la Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice. Sans doute s’entretiennent-ils de l’OTAN. Dans le même temps, le gouvernement russe concentre des troupes à la frontière géorgienne tout en désapprouvant les agressions abkhazes et ossètes.        Le président géorgien, se croyant couvert tant du côté russe que du côté américain, lance ses troupes vers l’Ossétie le 7 août 2008. Dès le lendemain, alors que le monde entier n’a d’yeux que pour les Jeux Olympiques de Pékin, l’armée russe pénètre à son tour en Géorgie. Le 12 août, Nicolas Sarkozy, président en exercice de l’Union européenne, adresse aux Russes une demande de cessez-le-feu. Au Kremlin, il fait cette déclaration stupéfiante, propre à légitimer toutes les agressions ultérieures : « Il est parfaitement normal que la Russie veuille défendre ses intérêts ainsi que ceux des Russes en Russie et des russophones à l'extérieur de la Russie ». Le propos ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Par une violation du droit international qui est cette fois de son fait, Poutine reconnaît l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud et se garde d’évacuer la Géorgie, désormais sous tutelle.       Mais 2008, c’est aussi l’année où culmine la crise des subprimes, avec le 15 septembre, la faillite de Lehman Brothers, le fleuron de Wall Street. L’Europe est frappée de plein fouet par la récession. L’économie russe est aussi affectée. Autant dire que la crise géorgienne quitte vite la Une des journaux.           Lors de l’invasion de la Géorgie, Poutine a pris la mesure de l’impréparation de son armée, pas encore remise des années Eltsine. Il va dès lors redoubler d’efforts pour la moderniser et développer le secteur militaro-industriel. Peu soucieux d’être un jour désavoué par les électeurs, il renforce aussi son autorité sur les médias. Désormais convaincu qu’il n’a rien à attendre de l’Amérique, encore moins de l’Union européenne, il relance l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui réunit depuis 2001 la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan (elle s'élargira à l'Inde et au Pakistan en 2016, puis à l'Iran en 2021).    Quand éclatent les révolutions arabes en 2011, le président russe se présente comme un acteur désormais incontournable sur la scène mondiale. Usant de la base militaire de Lattaquié, héritée de l’Union soviétique, il va soutenir sans faillir le dictateur syrien Bachar el-Assad, façon de montrer que « right or wrong, he is my ally ». Ainsi se démarque-t-il des Américains, accoutumés à lâcher leurs alliés au milieu du gué.   Vladimir Poutine croit pouvoir savourer ses succès lors des Jeux Olympiques d’hiver organisés à grands frais à Sotchi, entre mer Noire et Caucase, du 7 au 23 février 2014. Se doute-t-il qu’il a alors mangé son pain blanc ?...

Acte 3 : la rupture (2014-2022)

Des manifestations pro-occidentales éclatent à Kiev, sur la place de l’Indépendance (Maidan en ukrainien). Le Parlement destitue le président pro-russe Viktor Ianoukovitch le 23 février 2014 et, en gage de renouveau, enlève à la langue russe, parlée par un quart de la population, son statut de deuxième langue officielle. L’Est russophone se rebelle aussitôt, avec le soutien de Vladimir Poutine qui en profite aussi pour récupérer la Crimée, une péninsule traditionnellement russe. Consultés par le Parlement de Kiev dès le 12 janvier 1991, ses habitants s’étaient prononcés à une écrasante majorité pour une séparation d’avec l’Ukraine.            La Crimée, c’est aussi le port militaire de Sébastopol, indispensable à la marine russe pour accéder à la mer Noire et à la Méditerranée. Poutine ne peut admettre que les Américains mettent la main sur ce port en cas d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. L’armée russe entre donc en Crimée, sans qu’une goutte de sang soit versée, et la péninsule est annexée officiellement le 18 mars 2014.     À cette nouvelle violation du droit international, Washington réagit bruyamment - sans plus - en édictant des sanctions économiques contre l’entourage du président russe. Les Européens, qui ont besoin du gaz russe, s’en tiennent pour l’essentiel à des protestations verbales. Mais désormais, les ponts sont coupés entre la Russie et l’Occident.    Poutine en prend acte et se cherche d’autres soutiens. Le 29 mai 2014 est fondée une vaste zone de libre-échange, l’Union économique eurasiatique. Elle réunit la Biélorussie, la Russie et le Kazakhstan. Le grand bénéficiaire en est le nouvel ami du président russe, son homologue chinois Xi Jinping qui peut lancer ses « Nouvelles Routes de la soie » dans un espace libéré de toute entrave. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est quant à elle étendue à l’Inde et à l’Iran et en vient à rassembler près de la moitié de l’humanité. Tous ces pays se garderont de condamner la Russie quand elle envahira l’Ukraine quelques années plus tard.       Renouant avec les pratiques d’Ancien Régime, le président russe intervient partout où le portent ses intérêts, en affichant le plus total mépris pour la pusillanimité de l’Europe et la lâcheté de l’Amérique. Avec l’Iran et la Turquie, il remplit au Moyen-Orient le vide laissé par le départ des Occidentaux. Il joue les arbitres entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Payant d’audace, il intervient même dans le pré-carré africain de la France, par le biais de la société Wagner. Les mercenaires de cette société placent les dirigeants africains sous leur protection sans s’embarrasser de scrupules. C’est ainsi que le Mali ou encore la Centrafrique ont pu s’émanciper de la tutelle française.      Enfin, Poutine se prépare à toutes les éventualités en développant une économie de guerre : autosuffisance alimentaire, cybersécurité, système bancaire et internet autonomes, etc. Mais tous ces efforts ont un prix très lourd. Depuis 2014 et l’annexion de la Crimée, les indicateurs sociaux de la Russie tendent à nouveau à se dégrader, qu’il s’agisse de l’indice de fécondité, des revenus ou des prix.     La suite ne relève pas encore de l’Histoire mais tout donne à craindre une nouvelle période sombre pour la Russie comme pour l’Europe, dans une crise gravissime qui laisse le reste du monde pour l'essentiel indifférent…" [Merci à Hérodote.net]   __Etat des lieux.  ________

mercredi 21 septembre 2022

Poutine: équations mutiples

Et périlleuses

                  A la croisée des chemins?    Parier sur l'implosion du système?     Oui, mais pour quelle relève...    

             Chantage ou fuite en avant?  __ Force et faiblesses__________            "...La récente contre-offensive ukrainienne dans la région de Kharkiv agite bruyamment depuis plusieurs jours les chaînes Telegram des militants pro-guerre russes, qui y déversent leur haine contre l’Ukraine et leurs critiques virulentes à l’égard de l’armée. Alors que Kyiv (Kiev) continue de consolider ses positions dans les régions orientales du pays, les ultrapatriotes appellent à une stratégie plus agressive et à la mobilisation générale.                                                                        _ Ces critiques pourraient constituer « l’un des défis politiques les plus sérieux pour le Kremlin depuis celui de la destruction de l’opposition libérale », estime la chercheuse Tatiana Stanovaya dans une analyse publiée sur le site de la Fondation Carnegie pour la paix internationale« Poutine ne considère pas les militants pro-guerre comme des adversaires idéologiques agissant dans l’intérêt d’ennemis extérieurs. Il considère leurs protestations comme légitimes et patriotiques, ce qui réduit la marge de manœuvre des siloviki, chargés d’écraser la dissidence. »                                              Face à cette violence, une part non négligeable de la population – de l’ordre de 20 à 25 % – reste catégoriquement opposée à la guerre. Certains tentent courageusement d’exprimer leur voix dans un contexte de répression sévère. Plusieurs dizaines d’élus locaux ont signé récemment une pétition demandant la démission de Vladimir Poutine, jugeant ses actions « préjudiciables à l’avenir de la Russie et de ses citoyens ». Autre intervention remarquée dimanche, la chanteuse ultra-populaire Alla Pougatcheva, 73 ans, a dénoncé la guerre évoquant la mort de soldats « pour des objectifs illusoires, qui font de notre pays un paria et pèsent sur la vie de nos citoyens ».Cette guerre est existentielle pour Poutine, il ne peut pas se payer le luxe de la perdre. (Greg Yudin, politologue et sociologue)                                                                                             Entre ces deux camps, la majorité des Russes sont passifs et complètement dépolitisés. Se tenant à distance des nouvelles du front, ils essaient de continuer de vivre comme si de rien n’était. Selon une étude récente menée par l’institut de sondage indépendant Rosmir, depuis l’invasion de l’Ukraine, un quart des Russes ont cessé de regarder la télévision publique en raison de la propagande pro-guerre incessante de Poutine.   Le politologue et sociologue Greg Yudin observe une division de la société entre les pro-guerre et la majorité passive : « Les radicaux se fâchent contre les passifs qui poursuivent leur vie normalement alors que les troupes meurent pour la survie du pays sous l’assaut de l’Otan. Les passifs sont en colère contre les radicaux qui tentent de politiser leur vie, par exemple en introduisant de la propagande de guerre dans les écoles », détaille cet expert de l’opinion publique russe. Depuis le 1er septembre, un nouveau cours hebdomadaire de patriotisme a été introduit dans toutes les classes, provoquant le mécontentement de nombreux parents et professeurs.     « La situation actuelle place Poutine dans une position précaire, dit Greg Yudin, car il dépend à la fois de l’engagement des radicaux et de la passivité de la majorité, ce qui l’oblige à tenir deux discours contradictoires : l’un sur une guerre existentielle et l’autre sur les choses qui fonctionnent comme d’habitude.                                                                                                                                                           ______________ Parallèlement, l’État russe peine à mobiliser de nouveaux combattants pour l’Ukraine. Jusqu’alors, la stratégie a consisté à recruter parmi les couches défavorisées de la population, en particulier dans les régions les plus pauvres du pays où l’on fait miroiter aux jeunes de gros salaires.   « Cette ressource n’est pas encore épuisée – il y a peut-être un vivier de deux millions d’hommes, estime Greg Yudin, mais ils sont loin d’être les meilleurs soldats et les défaites sur le front réduisent leur motivation à s’engager. Ils veulent participer à une guerre victorieuse pour la gloire et l’argent, pas pour affronter un adversaire difficile et perdre. »                                     « Nous devrons écraser et détruire l’Ukraine [...] même si nous devons démolir toutes les usines que nous avons construites sur le continent et empoisonner toutes les terres noires, même si nous devons couper les tendons de notre économie et perdre beaucoup des meilleurs de nos jeunes hommes », affirme le commentateur politique nationaliste Yegor Kholmogorov dans un post publié samedi 17 septembre, précisant qu’une guerre nucléaire mondiale est « préférable à une victoire ukrainienne ».  Le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov a critiqué la stratégie militaire. « Si aujourd’hui ou demain des changements ne sont pas apportés dans la conduite de l’opération spéciale, je serai obligé de parler avec les dirigeants du ministère de la défense et du pays pour leur expliquer la situation réelle sur le terrain », a-t-il prévenu dans un message audio publié sur Telegram. Cet allié de longue date de Vladimir Poutine a également annoncé le retour de ses unités d’élite sur le front..."  [Merci à Estelle Levresse                _______________