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vendredi 17 février 2023

D'une guerre à l'autre

             Πόλεμος πάντων μὲν πατήρ ἐστι... 

                                        La guerre serait-elle le père de tout, comme l'écrivait le vieil Héraclite, en prenant le terme au sens large? Ou l'accoucheuse de nouvelles formes de société, comme le pensent certains du terrible conflit de 14-18, qui a amené un changement d'ère. Mais le philosophe grec pensait aussi aux luttes conflictuelles qui conditionnent la vie dans la nature: la lutte des espèces, comme les confit internes de notre vie organique entre les forces de vie et celles de dissolution, ente les virus et les globules blancs... Aucun cynisme ici, c'est une réalité vitale. Pour la guerre, c'est autre chose. Là s'affrontent passions et intérêts, parfois jusqu'à la démesure...    Si on sait comment elle commence, on ne peut deviner comment elle finira...                                                                                                                                 Qu'en est-il du conflit qui se déroule sous nos yeux, dont on voit pas l'issue, ni même la logique? Où est impliquée la Russie et sa prétendue partie rebelle, l'Ukraine. Les appréciations sont hésitantes, même si les partis pris sont fermes. Les incertitudes sont grandes sur la suite d'événements qui s'incrustent et se durcissent et ses conséquences, pas seulement européennes.           Certains parlent de course au désastre, par analogie avec le conflit e 14-18, qui vit, par le jeu des alliances, un conflit s'éterniser dans des extrêmes non envisagés au départ. Difficile à savoir, à anticiper, dans les crispations actuelles et le feu de l'action. Dans l'aveuglement général, certains tentent des hypothèses, comme Stéphane Audoin-Rouzeau  "... directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de la Première Guerre mondiale et président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre. Il publie aux Belles Lettres La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre, en forme de dialogue avec Hervé Mazurel, historien des affects et des imaginaires.  À partir de son travail sur la Première Guerre mondiale et sur l’anthropologie des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau remet en cause la perception du conflit ukrainien. Pourquoi croire à une prochaine offensive russe ? Continuer à questionner les origines de la guerre revient-il à négliger de penser l’événement actuel ? Que serait une paix juste et à quel déni correspond le fait d’imaginer qu’un accord négocié en constitue l’inévitable issue ? Enfin : les pacifistes contemporains sont-ils des collabos ? Point de vue et entretien


                                                                  
Mediapart : Andriy Yermak, bras droit de Volodymyr Zelensky, a récemment affirmé : « C’est la bataille de Verdun du XXIe siècle qui a lieu en ce moment à Bakhmout et à Soledar. » Au-delà de la communication ukrainienne, habile à renvoyer chaque pays à ses propres références, qu’est-ce que cela inspire à l’historien de la Grande Guerre que vous êtes ?  _________
Stéphane Audoin-Rouzeau : Je suis effectivement frappé par les ressemblances entre la Première Guerre mondiale et ce qui se déroule aujourd’hui en Ukraine. Après l’échec de la « guerre de mouvement » russe en février et mars 2022, le conflit s’est transformé en guerre de positions, sur un front très étendu, quoique beaucoup moins « compact » que durant la Grande Guerre.    À l’époque, on trouvait près de trois millions d’hommes de chaque côté d’un front étendu sur 700 kilomètres. Aujourd’hui, il y a quelques centaines de milliers d’hommes de part et d’autre d’un front qui s’étire sur plus de 1 000 kilomètres. Mais, dans les zones très disputées, on voit se reconstituer des lignes de tranchées dont la morphologie est très similaire à celle des tranchées de la Grande Guerre, organisées selon un dispositif de lignes de défense successives.                                                                                                                                          Ce système de siège réciproque, où chacun s’est enterré pour se protéger, est extrêmement difficile à briser, comme l’expérimentent les Russes à Bakhmout, mais aussi les Ukrainiens ailleurs : dans cette configuration, la défensive l’emporte sur l’offensive. C’est un type d’affrontement épuisant pour les combattants, puisque la bataille est continue et qu’il faut tenir les lignes jour et nuit. Un type de combat extraordinairement meurtrier également. Alors qu’on s’attendait à un scénario très différent, on se retrouve donc dans une situation proche de ce que l’on a connu il y a plus d’un siècle. On constate ainsi que l’arme de domination du champ de bataille est, de nouveau, l’artillerie, et non l’aviation, pour appuyer une infanterie dont le rôle reste déterminant. Du même coup, une notion qu’on pensait vieillie, celle de « forces morales », retrouve une nouvelle jeunesse pour rendre compte de la résistance militaire ukrainienne.       ____Sans vouloir rejouer une querelle historiographique ancienne sur la part de consentement et de contrainte qui pèse sur les soldats du premier conflit mondial, diriez-vous que l’on voit aujourd’hui s’affronter en Ukraine une « armée du consentement » et une « armée de la contrainte », à en croire par exemple la vidéo récemment publiée par le « Guardian » montrant des soldats du groupe Wagner en train d’achever un de leurs officiers ?  ____Tant qu’on ne disposera pas d’enquêtes approfondies de sciences sociales permettant de savoir comment la société ukrainienne et la société russe, ainsi que les forces armées des deux camps, ont réagi à la guerre lors des différentes phases de celle-ci, il me semble impossible de répondre de manière fiable à votre question. Sait-on ce qui se passe en profondeur dans la société russe ?             Côté ukrainien, en tout cas, nous pouvons observer une société qui, dans son ensemble, consent à la guerre, en effet : ce qui signifie une acceptation du conflit et des sacrifices qu’il implique, une acceptation pleine de résolution qui vaut pour la partie armée de la population comme pour la population civile, en dépit des premières alertes lancées par Zelensky récemment, au sujet d’une forme de « relâchement » dans certaines villes. Ce consentement paraît reposer sur des bases assez semblables à celui des sociétés d’Europe occidentale en 1914 : un patriotisme défensif très fort et une hostilité marquée, voire une haine à l’égard de l’envahisseur.   Il est rare d’être ainsi confronté à des formes de réitération de situations susceptibles de constituer en quelque sorte un « laboratoire » historique : or, la guerre en Ukraine suscite une sorte de boucle de rétro-interprétation de la Grande Guerre. Beaucoup ont eu du mal à admettre un « consentement » des soldats et des sociétés dans leur ensemble en 1914-1918 : précisément, l’évidence du consentement ukrainien depuis un an ne nous permet-il pas de mieux comprendre le consentement à la guerre des sociétés européennes au début du XXe siècle ?  ____Vous rappelez dans votre dernier livre qu’« il faut un soubassement idéologique au déploiement des atrocités de guerre ». Quel serait-il, dans le cas de l’armée poutinienne qui commet ces atrocités de guerre ? L’argumentaire anti-Otan ou de « dénazification » peut-il vraiment faire office de soubassement idéologique suffisant ?


           Tout d’abord, j’ai été frappé par le fait que, comme à l’été 14, les atrocités de guerre se soient manifestées immédiatement, dès la phase initiale de la guerre, au cours de laquelle la Russie pouvait encore espérer l’emporter rapidement. Elles ne sont donc pas liées à des phénomènes de résistance dans les zones occupées, ou à des formes de radicalisation ou d’épuisement des combattants russes après une longue phase de combats.   C’est d’ailleurs la manière dont les contemporains de 14-18 se représentaient les choses. Très peu étaient capables de penser que la guerre allait durer des années, et moins encore de le dire. On attend donc la prochaine offensive comme les contemporains d’il y a un siècle l’attendaient eux aussi, dans un calendrier surdéterminé par les saisons. Alors, l’attente de l’offensive prochaine est-elle une forme de rumeur de guerre ? Observons que la logique de la guerre de positions pousse à ne pas rester éternellement enterré et à essayer d’ouvrir une brèche pour tenter d’en finir.     ___Pendant la Grande Guerre, imaginait-on aussi des offensives « anniversaires » comme celle qui serait prévue autour du 24 février prochain ?     Cette rumeur-là est étrange, car ce serait stratégiquement assez absurde, mais elle est peut-être intéressante à un deuxième degré. Dans toute guerre, je le disais, le problème du temps se pose à ceux qui la subissent : il faut essayer de le « rationaliser » pour rendre supportable son lent écoulement. On tente donc de baliser, chronologiquement, un calendrier dont les échéances restent, par nature, imprévisibles.                                                                                                                          Mais dans ce conflit, ce qui retient l’attention d’un historien, au-delà la guerre elle-même, c’est ce qu’il révèle « en creux » de notre relation à la guerre en général en Europe occidentale. Et notamment la façon dont nous avons collectivement oublié qu’elle demeurait un risque menaçant pour nos sociétés, au titre de mode de résolution des différends entre les États. Ce déni de guerre s’est manifesté constamment, notamment lors de l’avant-guerre, lorsque personne ou presque ne croyait à la possibilité d’une attaque russe.       ___En annonçant un budget des armées de 413 milliards d’euros pour la période 2024-2030, en augmentation d’un tiers, Emmanuel Macron sort-il la société française du déni de la possibilité de la guerre ?    Le réarmement européen actuel porte effectivement la marque d’une volonté de sortie de ce déni. Mais il faut distinguer les décisions des politiques et les réactions des sociétés. Jusqu’ici, la guerre en Ukraine ne « mord » pas sur la société française comme elle le fait en Pologne, dans les pays Baltes ou en Roumanie. Collectivement, je ne crois donc pas que nous soyons encore sortis du déni de la guerre – je veux dire : du déni de sa gravité, de la gravité de ses développements potentiels. Sent-on une inquiétude profonde à l’endroit de cette guerre ? Pensons-nous être directement concernés ? Pensons-nous que nous risquons de l’être ? Je ne crois pas…___Comment comprenez-vous la « surprise » qui a accompagné la révélation des crimes de Boutcha et d’autres villages ukrainiens, alors que vous rappelez dans votre dernier livre que la guerre, au moins depuis la Première Guerre mondiale, vise aussi, voire d’abord les civils ?  Tout se passe comme si les conditions de possibilité de ces atrocités étaient tellement insupportables qu’il faut redécouvrir leur réalité à chaque nouveau conflit. Nous n’arrivons pas à considérer qu’elles sont toujours « dans les cartes », sans doute parce que cela reviendrait à admettre sur nos sociétés et sur nous-mêmes quelque chose à quoi nous nous refusons.   Reconnaître pleinement que les atrocités de guerre sont un phénomène systémique - et selon moi central en temps de conflit - ne reviendrait-il pas à regarder en face ce qui se joue en profondeur en temps de guerre, du point de vue des acteurs sociaux ? C’est précisément ce qui est insupportable : paradoxalement, notre surprise et notre indignation nous protègent de cet aspect terrifiant du réel de la guerre…     ____Vous revenez dans « La Part d’ombre » sur le concept de « brutalisation » des sociétés par la guerre, forgé par l’historien George Mosse. Est-ce qu’il désigne seulement la façon dont une société peut être brutalisée à long terme par la guerre, ou est-ce qu’il permet de penser les ressorts cachés de la violence dans une société ?    Ce qui obsédait Mosse, c’était le lien, en Allemagne, entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, et la façon dont la brutalisation des sociétés en 14-18 avait facilité la réitération de la guerre en 1939-1945, au prix de niveaux de violence plus élevés encore.                                                                                                              Mais on peut regarder les choses autrement et s’intéresser aux ressorts cachés de la violence, plus puissants qu’on ne le croit généralement. Je pense que la vision de Norbert Elias selon laquelle nous formerions des sociétés à « haut niveau de pacification », comparées aux sociétés du passé, est fausse. Ce « haut niveau de pacification » n’est qu’une pellicule superficielle : dans une configuration qui l’autorise, le passage est aisé vers la violence. La plupart des conflits contemporains se sont réglés par la victoire militaire de l’un des belligérants sur l’autre et non par un accord de paix.  À cet égard, ne peut-on pas suggérer que la société russe a été brutalisée depuis le début du XXe siècle ? Première Guerre mondiale, révolutions bolchéviques, guerre civile, collectivisation agraire et Grande Terreur stalinienne, Seconde Guerre mondiale, famine et durcissement du régime stalinien en sortie de guerre, effondrement final de l’URSS avec ses conséquences économiques, sociales, politiques et culturelles… Le concept de brutalisation, décidément, me paraît assez opérant pour rendre compte de certains phénomènes sociaux… ____Comment se fait-il qu’on parle presque moins aujourd’hui de la sortie de guerre qu’un mois après le déclenchement des hostilités ?  On continue d’en parler, mais sur le mode : « à un moment ou à un autre, il faudra se mettre à la table des négociations et arriver à un accord de paix ». Mais qu’en sait-on ? La guerre de Corée ne s’est pas terminée par un accord de paix mais par un simple cessez-le-feu. Et la plupart des conflits contemporains se sont réglés par la victoire militaire de l’un des belligérants sur l’autre. L’idée que l’on va, à un moment, « revenir à la raison » et négocier me semble participer, une fois encore, d’une forme de déni. N’est-ce pas une manière – une de plus – de nous rassurer ?   ___Qu’est-ce qu’une mauvaise paix ? Une paix qui humilie ou une paix qui permet à l’agresseur de reconstituer ses forces    Je vous réponds par un détour. En 1951, alors qu’on ne sait pas si la guerre froide va devenir une guerre ouverte contre l’URSS, Raymond Aron, dans un essai intitulé Les Guerres en chaîne, écrit qu’« il importe cette fois d’abattre le monstre sans qu’il puise dans le sang versé et dans la défaite même des forces nouvelles ». S’il parle ici de l’URSS, Aron pense bien évidemment au précédent de l’Allemagne vaincue en 1918, dont le sang versé pendant la Grande Guerre avait fourni le terreau du nazisme, promoteur d’une guerre nouvelle infiniment plus meurtrière que la précédente.  Entre 1989 et 1991, l’URSS s’est trouvée vaincue, mais sans une goutte de « sang versé » comme l’envisageait Aron quarante ans plus tôt. Pourtant, dans le ressentiment et le sentiment d’humiliation alors éprouvés, la Russie n’a-t-elle pas puisé, en effet, ces « forces nouvelles » dont il nous faut acquitter le prix, trente ans plus tard ?   Une paix mauvaise me paraît donc le type de paix que redoutait Raymond Aron en 1951. Ce qui signifie sans doute qu’il n’y a pas d’autre issue que de gagner la guerre. Et de la gagner vraiment.    Qu’entendez-vous par là ?    C’est difficile à exprimer. Peut-on dire que nous avons malheureusement besoin d’une défaite russe décisive ? Et comment méconnaître alors les risques immenses que cela comporte pour nous tous ? Pour autant, peut-on espérer autre chose, au point où nous en sommes arrivés ?    Si, à l’inverse, la Russie gagnait la guerre, nos démocraties occidentales, si fragilisées déjà, s’en remettraient-elles ? Nous aurions sur nos épaules la culpabilité de n’avoir pas suffisamment soutenu militairement l’Ukraine. Et nous aurions face à nous ces trois puissances qui constituent les soutiens directs de la Russie en guerre : la Chine, l’Iran, la Corée du Nord.    C’est en ce sens que nous sommes face à une guerre idéologique, et même de plus en plus. La Russie a continûment durci son discours idéologique, tout en renforçant ses liens avec les pays déjà cités. Le camp démocratique de même, tout en resserrant ses rangs. Ce n’est pas parce que certaines guerres ont été fallacieusement menées au nom de la démocratie – et la Grande Guerre en fait partie dans une large mesure – que la guerre d’Ukraine ne met pas en jeu le sort de celle-ci.   L’historien François Furet, à propos de la guerre de 14-18, disait que « plus un événement est lourd de conséquences, et moins il est possible de le penser à partir de ses causes ». On entend beaucoup de débats sur les causes de la guerre d’Ukraine, sur le rôle de l’Otan, etc. Tout cela a-t-il un grand intérêt, aujourd’hui ? Cette guerre longue, avec sa logique propre, a acquis une importance surdéterminante qui écrase la question des origines. Le propre des grands événements – et celui-ci en est un, assurément – est que ses enjeux dépassent la question des causes qui l’ont provoqué.    Comment regardez-vous celles et ceux qui font aujourd’hui proclamation de pacifisme ?     Le pacifisme de la Première Guerre mondiale, qu’il soit français, allemand ou britannique, n’a jamais été complaisant vis-à-vis de l’adversaire. En revanche, une partie des pacifistes français des années 1930 étaient pro-Allemands, c’est à dire pronazis. Le pacifisme éthique qui refuse par principe le déploiement de toute violence de guerre, comment ne pas le comprendre et le respecter ? Mais aujourd’hui, les pacifistes qui se refusent à armer l’Ukraine au nom de principes de paix travaillent en réalité, consciemment ou non, à une victoire russe. N’est-ce pas la nouvelle version d’un pacifisme de collabos ? (Joseph Confavreux)______________________________

StéphaneAudoin-Rouzeau est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de la Première Guerre mondiale et président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre. Il publie aux Belles Lettres La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre, en forme de dialogue avec Hervé Mazurel, historien des affects et des imaginaires. À partir de son travail sur la Première Guerre mondiale et sur l’anthropologie des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau remet en cause la perception du conflit ukrainien. Pourquoi croire à une prochaine offensive russe ? Continuer à questionner les origines de la guerre revient-il à négliger de penser l’événement actuel ? Que serait une paix juste et à quel déni correspond le fait d’imaginer qu’un accord négocié en constitue l’inévitable issue ? Enfin : les pacifistes contemporains sont-ils des collabos ? Entretien.

lundi 1 septembre 2025

L'Europe résistera-t-elle?

Au risque de l'Ukraine

_________    L'Europe, aux voix de plus en plus discordantes face à Trump,  résistera-t-elle aux conséquences du conflit ukrainien, notamment aux discordes qu'il provoque. Pas seulernent sur les questions des moyens à engager, mais aussi sur les problèmes de fond, notamment l'adhésion de Kiev à Bruxelles. Pas seulement du côté de Prague ou de Bratislava, qui penchent vers Moscou. . A Varsovie, il ya comme un retrait qui s'amorce A  Entre lenteurs, hésitations,  divergences et tergiversations.    Sans  boussole  sous les pressions  commerciales de Trump et les tentatives de  division de Poutine. Tout cela dans me contexte d'une Europe qui tente difficilement de trouver sa voie



       ___      Point de vue:  "...3 mars 2025. La guerre en Ukraine a déjà duré presque aussi longtemps que la Grande Guerre de 14-18. Moins meurtrière mais presque aussi lourde de conséquences, elle est en passe d'aboutir à la ruine de l'Ukraine, à la marginalisation de la Russie mais également à la soumission de l'Europe aux États-Unis. Déconnectés des réalités, les gouvernants de l'Union européenne multiplient les appels à relancer la guerre commme pour mieux dissimuler leurs échecs intérieurs et leur effacement de la scène internationale...   Voilà bientôt quatre ans que sévit la guerre dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine. Cette guerre ressemble en tous points à la Grande Guerre  avec un front étiré sur mille kilomètres et des combattants enterrés dans les tranchées, avec aussi des effectifs comparables mais des pertes bien moindres. Notons les drones en plus.                                                                                                                   La Grande Guerre a duré jusqu’à l’effondrement militaire du principal belligérant, l’Allemagne, et s’est soldée par une paix humiliante pour cette dernière. La guerre en Ukraine est en passe de durer aussi longtemps que son aînée et tout indique que les dirigeants européens aspirent à une issue semblable : l’effondrement et l’humiliation du principal belligérant, la Russie. D’Emmanuel Macron (France) et Friedrich Merz (Allemagne) à Ursula von der Leyen (Commission) et Keir Starmer (Royaume-Uni), ils répètent sur tous les tons : « Pas de compromis avec l’agresseur russe ; pas de concession territoriale ».   Cette aspiration à se battre « jusqu’au dernier Ukrainien » est apparue dès le début du conflit en mars-avril 2022, quand les Anglais ont sabordé les négociations de cessez-le-feu engagées par les Ukrainiens et les Russes à Istanbul sous les auspices du président turc Erdogan. On l’a réentendue à Washington lors de la réunion du 18 août autour et derrière le président Donald Trump.                                                                                                                    Est-elle pertinente au regard des différents scénarios de sortie du conflit  ?   • Si le régime poutinien devait s'effondrer comme paraissent le souhaiter les dirigeants européens, l'immense Fédération de Russie éclaterait et deviendrait une Libye post-Kadhafi à la puissance 100 ! L'Ukraine et l'Europe auraient tout à y perdre.  • À l'opposé, une victoire totale de la Russie sur l'Ukraine, si improbable qu'elle paraisse aujourd'hui, serait bien sûr une catastrophe pour l'Europe mais aussi une mauvaise affaire pour le Kremlin qui devrait assumer la reconstruction du pays et affronter la résistance intérieure.  • Le risque le plus probable, au stade actuel, est que s'éternise le conflit avec, dans le Donbass, une ligne de front ou de cessez-le-feu par-dessus laquelle on continuera de se canonner de temps à autre comme aujourd'hui sur le 38e parallèle qui sépare les deux Corées. La Russie comme l'Ukraine et l'Europe y perdraient ce qui leur reste de sève vitale...   Reste le seul scénario pertinent, tel qu'il ressort de mon livre, publié en mai 2024 : Les Causes politiques de la guerre en Ukraine...    C'est celui d'une paix de compromis comme il en allait autrefois dans les conflits intra-européens. Donald Trump, plus sensé qu'on ne le dit, semble l’avoir compris, à la différence de ses homologues européens. Sans doute se dit-il aussi que les guerres, si brutales soient-elles, finissent par être oubliées et laisser place à des relations plus ou moins normales. Ainsi en a-t-il été après l'intervention des États-Unis au Vietnam et leur agression de l'Irak…                                                                                                                                                                 Entendons-nous : la guerre est toujours un drame collectif - le pire de tous - mais il ne sert à rien de rêver d’un monde sans guerre, sans convoitise ni rivalités. La diplomatie consiste en premier lieu à éviter la guerre en ne provoquant pas inutilement tel ou tel État… C’est pourtant ce que nous avons fait en entraînant l’Ukraine à rompre avec la Russie à laquelle elle est liée de source immémoriale.                       En second lieu, à défaut d’avoir pu empêcher la guerre, il faut savoir l’arrêter.   Nos aïeux européens, au fil d’un millénaire d’expériences douloureuses, ont innové en ce domaine comme en bien d’autres. Ils ont inventé le droit international ainsi que la diplomatie, laquelle était fondée sur l’écoute de l’adversaire et la recherche du compromis. C’est ainsi que les plus grandes guerres comme la guerre de Trente Ans, la guerre de Succession d’Espagne ou les guerres de la Révolution et de l’Empire ont pu se conclure par des congrès au cours duquel vainqueurs et vaincus ne craignaient pas de festoyer ensemble. À chaque fois, il s’en est suivi une paix durable.                                                                                                                                                                      La Grande Guerre a mis fin à cette tradition. Elle a ouvert la voie aux guerres totales, jusqu’à l’extermination de l’ennemi.   Malheureusement, les dirigeants de l’Union européenne, dépourvus de la culture générale qui est la « véritable école du commandement » (dixit de Gaulle) et n’ayant jamais eu à connaître la guerre, ont oublié ces leçons du passé. On l'a vu quand l’armée russe a envahi l’Ukraine le 24 février 2022..   Le président Zelensky a entraîné son peuple dans une résistance héroïque tout en étant conscient qu’une guerre prolongée pourrait être fatale à son pays. Ayant prouvé à son homologue russe que la guerre ne serait pas la promenade de santé qu’il escomptait, il a aussitôt pu engager des négociations en Turquie pour un cessez-le-feu. Très vite, les diplomates des deux camps s’orientèrent vers un compromis raisonnable que Zelensky se montra disposé à accepter : renoncement à l’adhésion à l’OTAN, autonomie pour le Donbass russophone, référendum en Crimée au terme d’une période probatoire de quinze ans (comme la Sarre allemande !).            Las, les négociations capotèrent début avril du fait des violences russes (massacre de Boutcha) et plus encore du fait des sommations du Premier ministre anglais Boris Johnson et du Secrétaire d’État américain Antony Blinken à poursuivre le combat.                                                                                Trois ans après, nous voilà de retour à la case départ. L’illusion d’un effondrement de la Russie s’est très vite évanouie et l’armée russe progresse dans le Donbass, quoique très lentement, avec l’objectif a minima d’occuper la totalité des oblasts ou régions administratives virtuellement annexés par Moscou au début de l’invasion.   Le président américain Donald Trump, n’ayant rien à gagner à la poursuite de la guerre, veut en finir au plus vite. Comme toujours au fil de leur Histoire, les Américains, protégés par deux océans, savent qu’ils n’ont rien à perdre à une défaite de leur camp et qu’au contraire, celle-ci peut les renforcer en affaiblissant les belligérants !             De leur côté, au contraire, les principaux dirigeants européens (Royaume-Uni, France, Allemagne) revendiquent la guerre à outrance. Ils se disent eux-mêmes prêts à la faire aux côtés des Ukrainiens et, pour se justifier, n'ont de cesse de présenter le président russe comme un « ogre » (dixit Emmanuel Macron) qui ne souhaiterait pas simplement éloigner l'OTAN de ses frontières mais se disposerait à envahir l'Europe après l'Ukraine (au rythme auquel progressent ses troupes dans le Donbass, à raison d'une centaine de km2 occupés chaque semaine au prix de quelques milliers de morts, ce n'est pas de sitôt qu'il remontera les Champs-Élysées).      À Washington, la délégation européenne a ainsi formulé trois exigences déconnectées de la réalité du terrain et des objectifs des belligérants :• La première est un cessez-le-feu préalable aux négociations de paix.   • Vient ensuite le refus de tout compromis territorial et le maintien du Donbass et de la Crimée russophones sous la férule de Kiev.  • Enfin des « garanties de sécurité » pour l’Ukraine qui se traduiraient par la présence de troupes européennes sur son territoire destinées à prévenir toute nouvelle agression russe.                                                                                  Ces trois exigences équivaudraient à une capitulation de la Russie :   • Le cessez-le-feu ferait perdre à celle-ci son avantage sur le terrain et démotiverait ses troupes tout en offrant aux Ukrainiens un sursis pour refaire leurs forces ; au mieux, il figerait la ligne de front pour un siècle comme en Corée.   • Pour les Russes, il est par ailleurs impensable de reconnaître le retour à l’Ukraine des oblasts de Donetsk, Kherson, Louhansk et Zaporijjia ainsi que de la Crimée. Ce serait admettre que la guerre et le sacrifice de centaines de milliers d’hommes n’ont débouché sur rien.   • Quant aux « garanties de sécurité », elles sont inacceptables pour Moscou. Elles reviennent à placer de facto l’Ukraine sous la protection de l’alliance atlantique. Jamie Shea, ancien secrétaire général adjoint de l'OTAN, en convient dans Le Monde (20 août 2025) : « Il semble improbable que Poutine accepte des garanties de sécurité similaires à l'article 5 (note), car cela serait équivalent à une appartenance à l'OTAN, ou mènerait à celle-ci. »                                                                                         Au demeurant, on imagine mal aujourd'hui des bataillons européens dans les plaines d'Ukraine. Les armées du Vieux Continent sont étiques, très peu combattives et, à part l’armée française, aucune n’a l’expérience des combats. Qui plus est, en cas de provocation russe, elles ne pourraient compter de façon certaine sur le soutien américain et seraient réduites à l’impuissance si, pour une raison ou une autre, Washington décidait de suspendre ses fournitures de composants sensibles… Il est à souligner que le président ukrainien Zelensky n’a repris que du bout des lèvres les exigences claironnées par les Européens. Courageux et inflexible face au président Poutine, il est aussi beaucoup plus réaliste et lucide que les Macron, Merz, Von der Leyen, Tusk, etc. Lui-même s’était montré au début du conflit disposé à un compromis raisonnable. Il ne veut pas d’une victoire à la Pyrrhus qui se solderait par une saignée à blanc de son pays et à sa quasi-extinction physique : sa population est tombée de 52 millions en 1991 à environ 35 millions aujourd'hui  (un « record » historique)                                                                                                                                                                Si l'on n'y prend garde, le jusqu’au-boutisme affiché par les dirigeants de l’Union européenne et du Royaume-Uni pourrait conduire à une prolongation de la guerre et des massacres en ne laissant au président russe d’autre choix que la guerre à outrance, quitte à en arriver à de nouvelles extrémités comme l’emploi d’armes nucléaires tactiques.    Gardons à l’esprit que les guerres ne se déroulent jamais comme prévu. On part pour une guerre « rapide, fraîche et joyeuse » et l’on finit avec Verdun, Hiroshima et la Shoah ! Vladimir Poutine lui-même s’en est rendu compte : il a lancé une petite centaine de milliers d’hommes à l’assaut de Kiev pour une marche qu’il espérait triomphale et près de quatre ans plus tard, voilà son armée qui peine à conquérir les derniers arpents du Donbass. Les dirigeants européens pèchent par la même ignorance des risques et, circonstance aggravante, n’ont pas la même détermination que le président russe. Avec une légèreté criminelle,   les voilà qui plastronnent tant et plus et jouent les matamores sans en avoir, loin s’en faut, les moyens.    L’historien Emmanuel Todd voit dans l’attitude des principaux dirigeants européens à l’égard de la Russie et de la guerre un révélateur de leur propre nature : « La société anglaise est la plus russophobe, tout simplement parce qu'elle est la plus malade d'Europe. […] J'avoue attendre beaucoup de Friedrich Merz, dont le potentiel belliciste antirusse menace l'Allemagne de beaucoup plus qu'un effondrement monétaire. » Quant à la France, elle « va de plus en plus mal, avec son système politique bloqué, son système économique et social à crédit, avec une augmentation de mortalité infantile, » écrit Todd. « Nous coulons. Et hop, poussée russophobe. Macron, le chef d'État-major des armées et le patron de la DGSE viennent d'entonner en cœur la chanson. La France, ennemi numéro 1 de la Russie. On croit rêver. Notre insignifiance militaire et industrielle fait de la France le cadet des soucis de la Russie, suffisamment occupée par son affrontement planétaire avec les États-Unis » (Emmanuel Todd, La Russie est notre Rorschach, 17 juillet 2025).                                                                                   

Le Point, couverture du 21 août 2025La tonalité de la presse est à l'unisson des dirigeants (voir ci-contre la couverture du Point) et ceux-ci, semble-t-il, se disposeraient à passer aux actes.                                                         Le chancelier Merz a pris acte de la ruine de son industrie automobile, suite à la décision de Bruxelles d’interdire dès 2035 la production de véhicules thermiques. Il suggère rien moins que de réorienter les usines vers la production de munitions à destination de l’Ukraine !  De son côté, le président Macron envisage sereinement d’alourdir la dette publique de quatre milliards d’euros en vue d'accroître les commandes d'armes et de munitions.          Sauf à imaginer que nos dirigeants commettent l'irréparrable, l’avenir le plus probable, c’est une Ukraine obligée d’en passer par un compromis concocté par les présidents russe et américain ; ce compromis dépendant du seuil de résistance de la Russie aux pressions américaines. Mais c’est aussi une Union européenne déclassée en économie comme en diplomatie et résignée à la tutelle américaine.    Les institutions européennes issues des traités de Maastricht et de Lisbonne ne disparaîtront pas pour autant. Elles subsisteront aussi longtemps que les États-Unis en auront besoin pour tenir en laisse les États européens (de la même façon qu'aux Indes, les Anglais ont maintenu en survie artificielle l’empereur moghol jusqu’en 1857 pour mieux soumettre les princes locaux)." [ Merci à André Larané ]      _____________


vendredi 20 mai 2022

Varia

1. ____  USA: chères armes

           Joe Biden confronté à une forte augmentation des homicides.   "...Selon le programme Small Arms Survey, il y avait en 2017 environ 393 millions d’armes à feu aux Etats-Unis, soit plus que d’habitants. En 2021, elles ont causé la mort de 45 000 personnes dans le pays, dont environ 24 000 suicides, selon l’organisation Gun Violence Archive.  Le droit de posséder des armes est garanti par la Constitution. Plusieurs initiatives d’élus pour renforcer la législation sur les armes ont échoué au Congrès ces dernières années..."                                                                                           ____Rien ne change....

2. ____ Ukraine: la tentation de l'escalade:                                                                                       "....Le caractère international de la guerre en Ukraine s’accroît. Certes le camp occidental guidé par les États-Unis déclare ne pas faire la guerre à la Russie. Mais son intervention militaire pour l’Ukraine est une guerre indirecte à quoi s’ajoute une guerre économique accrue par l’accroissement des sanctions.    Nous sommes en pleine escalade, entretenue par de nouveaux bombardements, de nouvelles accusations mutuelles, de nouvelles vagues de criminalisation réciproque. La guerre indirecte inclue dans la guerre d’Ukraine, peut à tout instant s’élargir par des bombardements non accidentels en territoire russe ou européen.    Là-dessus, Poutine a repris son annonce d’une riposte « rapide et foudroyante » si un certain seuil non précisé d’hostilité ou d’ingérence menaçait la Russie, faisant état d’une arme décisive, inconnue de tous autres pays, dont la Russie serait seule en possession.« Il est actuellement probable que la guerre s’élargisse sur les territoires européens »   Cette menace n’est pas prise au sérieux par les États unis et leurs alliés, en vertu d’un argument apparemment rationnel, bien connu depuis la guerre froide. Si la Russie veut nous anéantir, une riposte immédiate l’anéantirait à son tour. Cet argument rationnel ne tient pas compte d’une possible accidentalité et d’une possible irrationalité. La possible accidentalité serait le lancement involontaire d’un engin nucléaire sur l’ennemi potentiel, lequel déclencherait une réponse nucléaire immédiate. La possible irrationalité est celle d’un dictateur plein de rage ou sombrant dans le délire..." (Edgar Morin)                                                         __Malgré des doutes à Moscou...et des dissidences. A voir.

3. ____ Fractures françaises: une longue histoire....                                                                                                                                   "....Lorsqu’en 1995, il se présente pour la troisième fois à la présidence de la République, Jacques Chirac exploite délibérément l’insatisfaction qui prévaut dans les milieux populaires. S’inspirant d’une note du sociologue Emmnanuel Todd, plutôt marqué à gauche, il mène campagne sur la « fracture sociale », qu’il définit ainsi dans son livre-programme « La France pour tous » : « La France souffre d’un mal plus profond que ne l’imaginent les acteurs politiques, les responsables économiques, les intellectuels en vogue et les célébrités du système médiatique. Le peuple a perdu confiance. Son désarroi l’incite à la résignation. Il risque de l’inciter à la colère ». Il constate alors « la gravité de la fracture sociale qui menace – je pèse mes mots – l’unité nationale ». Intégrant une vision populiste dans un discours républicain, Chirac constate le fossé croissant entre « le peuple » et les élites...."

4. ______ Politique énergétique : vers une impasse?                                                                                                                                             "....  Après avoir dressé un bilan « globalement satisfaisant » de l’état de sûreté nucléaire et de la radioprotection en 2021, Bernard Doroszczuk est rentré dans les sujets qui fâchent. Le premier, ce sont les « fragilités industrielles » constatées dans le parc nucléaire français, qui ont engendré une « moindre disponibilité » des réacteurs à l’hiver 2021-2022. Certaines étaient « prévisibles », explique le président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), comme la non-mise en service de Flamanville, l’arrêt de Fessenheim et l’impact du grand carénage. Mais, depuis cet hiver, EDF a aussi été obligé d'arrêter des réacteurs, « suite à la détection d’anomalies inattendues de corrosion sous contrainte, sur des tuyauteries annexes de circuits primaires de certains réacteurs. » C’est grave, docteur ? C’est un « phénomène sérieux », répond Bernard Doroszczuk : « D’abord parce qu’il concerne des parties de tuyauterie directement connectées au circuit primaire principal, et des tronçons pas isolables. Il n’y a donc pas d’organe de coupure, en cas de rupture de ces canalisations, c’est le circuit primaire principal qui est avec une brèche. C’est donc sérieux en termes de sûreté, mais aussi sérieux parce que le problème peut concerner l’ensemble du parc nucléaire d’EDF. »....                                                                                                                Il n'y a pas que Flamanville...

5. ___ Eloge de l'urine : un engrais insoupçonné et riche d'avenir                                                                                                  Ce n'est pas du pipi de chat.                                                                                                                           Et même, ça roule!....   

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samedi 21 janvier 2023

Casse tête géopolitique

Surtout mis en évidence par l'actualité

           Un peu d'histoire ne nuit pas.   ___  La Russie et son environnement.

                      " L’année 2022 a remis en question de multiples paradigmes qui semblaient constitutifs du monde tel qu’il s’est construit après la fin de la guerre froide. L’espace post-soviétique, composé des quinze républiques issues de la dislocation de l’URSS en 1991, était depuis cette date largement dominé par la Russie. La donne change rapidement sous l’effet de la guerre en Ukraine.    Fortement déstabilisé par une série de conflits – affrontements sanglants au Kazakhstan en janvier, début de la guerre en Ukraine en février, nouvelles flambées de violence entre le Tadjikistan et le Kirghizistan en septembre et entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en novembre, l’ancien pré carré de la Russie est aujourd’hui un laboratoire géopolitique captivant.                                                                             De nouveaux rapports de force peuvent y naître… à condition que les puissances extérieures, notamment l’Union européenne, les États-Unis et la Chine, réagissent intelligemment à cette sortie de la « vassalité » établie par Moscou vis-à-vis de son « étranger proche ».  Depuis le début des années 1990, les trajectoires des républiques post-soviétiques oscillent entre des périodes de rapprochement et de mise à distance avec la Russie, visibles notamment dans des « révolutions de velours » survenues, avec des succès divers, en Géorgie en 2003, en Ukraine en 2004 puis en 2013-2014, en Biélorussie en 2005 ou au Kirghizistan également en 2005.         L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et, surtout, le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022 ont conduit la plupart de ces pays à une nouvelle quête d’émancipation. L’édifice géopolitique construit par Moscou dans son pré carré prend désormais l’apparence d’un château de cartes aux fondements fragiles, bien loin de la forteresse incarnée notamment par la complexe architecture institutionnelle érigée par le Kremlin sous les trois formes de l’Organisation du traité de sécurité collective, de la Communauté de États indépendants et de l’Union économique eurasiatique.                                                             Bien que très hétérogène, l’espace post-soviétique (à l’exception de la Biélorussie) donne de multiples signaux de prises de distance vis-à-vis de Moscou. Leurs modalités varient de signaux très symboliques (manquements aux rencontres officielles) jusqu’aux demandes d’adhésion à l’UE déposées par la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine, les deux dernières étant devenues officiellement pays candidats en juin 2022. L’Ukraine est naturellement aujourd’hui le pays ex-soviétique dont la coupure avec la Russie est la plus nette et, sans doute, définitive. L’ensemble du voisinage de la Russie est concerné. 


                                                                             En Asie centrale, le Kirghizistan a refusé en octobre dernier d’accueillir les manœuvres militaires annuelles de l’Organisation du traité de sécurité collective, sous l’égide de la Russie, et mène des
 négociations de partenariat avec Washington. Le Kazakhstan a annulé la parade militaire du 9 mai, un acte particulièrement symbolique au regard du poids historique que porte cette date dans l’espace post-soviétique. L’Ouzbékistan et le Kazakhstan ont envoyé une aide humanitaire en Ukraine dès le début de la guerre, et l’ont rendue publique. Au cours du dernier sommet de la Communauté des États indépendants à Astana, le président du Tadjikistan, Emomali Rahmon, a dénoncé l’attitude de la Russie vis-à-vis des pays d’Asie centrale, acte significatif pour un pays resté sous la mainmise russe depuis la dislocation de l’URSS.   La situation est similaire du côté des pays du Caucase du Sud. L’Arménie, qui avait soutenu la Russie au sein des Nations unies et du Conseil de l’Europe après l’annexion de la Crimée, a refusé de signer, en novembre dernier, la déclaration finale du sommet de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) en raison de son « inefficacité dans la gestion du conflit arméno-azerbaïdjanais ».                             L’Azerbaïdjan, premier pays à avoir promis et fourni une aide humanitaire à l’Ukraine, semble également avoir changé de ton vis-à-vis de la Russie en autorisant, par exemple, la télévision d’État à parler d’agression russe en Ukraine. Plus récemment, en décembre, le transfert d’équipements azerbaïdjanais à l’Ukraine dans le cadre de l’aide humanitaire a suscité une réaction immédiate de la part de la Russie.                                                                                                                                                         Les tentatives des républiques post-soviétiques de s’affranchir de l’emprise russe font naturellement l’objet de multiples commentaires dans les médias occidentaux et semblent tout particulièrement attirer l’attention des gouvernements des États de l’UE et des États-Unis. Cependant, bien que le Kremlin ne puisse y être indifférent, il ne semble pas s’en l’inquiéter outre mesure et, en tout cas, s’efforce de maintenir les apparences de relations habituelles avec les pays de son voisin.   La médiatisation du premier Forum économique eurasiatique tenu à Bichkek en mai 2022 (avec promesse d’ouverture de nouveaux dossiers de coopération) et d’une possible « union gazière » avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan annoncée fin novembre, plusieurs rencontres de Poutine avec ses homologues de l’« étranger proche » en cours d’année ainsi que le rôle de médiateur joué par la Russie dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne sont que quelques exemples parmi d’autres de la stratégie de continuité adoptée par Moscou.  Le 26 décembre, lors de la réunion de fin d’année des chefs d’État et de gouvernement de la CEI, et de manière outrageusement symbolique, Poutine a redessiné les contours de sa zone d’influence en offrant à ses homologues des bagues sur lesquelles sont sculptés le symbole de l’organisation régionale ainsi que les mots « Bonne année 2023 » et « Russie ».   
                               Le Kremlin semble parier sur les limites, nombreuses, de l’émancipation de son pré carré. En effet, ces républiques subissent les conséquences de leur enclavement, puisqu’elles sont coincées, coté Asie centrale et Caucase du Sud (hors Géorgie) entre Russie, Chine, Iran, Afghanistan et Turquie ou transformées en zone tampon entre Russie et Union européenne pour ce qui est de la Biélorussie, de l’Ukraine et de la Moldavie. Privés pour la plupart de débouchés maritimes, ces États demeurent étroitement liés à la Russie : marchés économiques et notamment énergétiques (l’Arménie, par exemple, dépendant presque exclusivement de la Russie pour ses approvisionnements en céréales, en gaz ou en pétrole), voies de communication, dont réseaux routier et ferroviaire, investissements dans le secteurs bancaire et des assurances, accords relatifs à la présence des bases militaires (d’ailleurs prolongés en 2022 jusqu’en 2042 au Tadjikistan et 2044 en Arménie), sans compter la présence de minorités russophones très nombreuses et en pleine expansion depuis de début de l’offensive contre Ukraine. Le choc de la guerre n’entraîne visiblement pas une rupture de ces dépendances structurelles à court terme.                                                Dans cette situation, d’autres acteurs et tout particulièrement l’UE, les États-Unis et la Chine se retrouvent face à un véritable casse-tête géopolitique. Quelles stratégies établir afin d’aider les républiques post-soviétiques à rompre le cercle vicieux des dépendances héritées et/ou accumulées depuis l’effondrement de l’URSS tout en évitant le déclenchement de nouveaux conflits dans des pays déjà fragilisés par leurs contradictions internes (Kirghizistan, Kazakhstan, Biélorussie, etc.) ?                                       Les décisions prises par les Occidentaux courant 2022 témoignent d’une certaine prise de risque. L’UE a, on l’a dit, octroyé à l’Ukraine et à la Moldavie le statut de candidat à l’adhésion. Elle mène des négociations en ce sens avec la Géorgie, et a conclu un accord énergétique avec l’Azerbaïdjan, incluant notamment le projet d’un nouveau câble sous-marin contournant la Russie. Elle renforce également son rôle de médiateur dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en envoyant une « mission civile ». Elle a aussi lancé un « partenariat stratégique » avec le Kazakhstan sur l’hydrogène vert et les matières premières.                                                           Côté États-Unis, le constat est similaire : les Américains profitent de l’affaiblissement de la Russie afin d’étendre leur influence dans la région, sans pour autant en faire une priorité. Les responsables américains ont intensifié les contacts avec les élites d’Asie centrale, tant dans les domaines de la coopération militaire quéconomique. L’Initiative américaine de résilience économique lancée cet automne en est l’une des modalités.                                                                                                   Enfin, la Chine, bien que prudente vis-à-vis de la Russie sur le dossier ukrainien, cherche elle aussi à étendre son influence en profitant du nouveau contexte géopolitique. Les entreprises chinoises, déjà largement présentes dans le secteur minier, des transports et des hydrocarbures, intensifient leurs investissements, comme au Kazakhstan, où la Chine soutient une cinquantaine de projets qui doivent s’achever en 2023. Le projet phare de Xi Jinping, la « nouvelle route de la soie », continue son déploiement, notamment avec le démarrage prévu en 2023 de la ligne de train connectant la Chine à l’Ouzbékistan en passant par le Kirghizistan.                         Cependant, malgré ces évolutions qui semblent présager un pas vers une nouvelle « fin de l’histoire » dans les anciennes républiques soviétiques, la situation demeure ambivalente et la prudence s’impose. La politique jusqu’au-boutiste de Poutine, dont il a fait la démonstration en 2022, mais aussi les interdépendances encore très pesantes entre la Russie et ses pays frontaliers, d’une part, ainsi qu’entre la Russie, l’Europe (notamment dans le domaine de l’énergie) et la Chine (notamment dans leur stratégie d’opposition aux puissances occidentales), d’autre part, restent des freins majeurs à un véritable changement de paradigme à court terme.                   Reste aussi, surtout en Asie centrale, à convaincre les populations locales, dont l’attitude vis-à-vis des États-Unis et de la Chine est plutôt méfiante depuis les années 2000, que la présence de ces pays ne se traduirait pas à terme par une nouvelle forme de vassalité. Pour l’heure, les sondages d’opinion montrent que les sociétés deviennent de plus en plus réticentes à « accueillir » ces puissances extérieures. Selon, par exemple, le Baromètre de l’Asie centrale, les projets d’infrastructures sous l’égide de la Chine suscitent de nombreuses inquiétudes au sein de la population kirghize.       L’année 2023, et les suivantes, seront sans doute conditionnées par l’aptitude des Occidentaux et des Chinois (mais aussi des Turcs et des Iraniens, également actifs dans le Caucase et en Asie centrale) à consolider leur présence sans pour autant franchir une ligne rouge à l’égard de la Russie qui reste, pour l’heure, et malgré tout, la puissance dominante dans l’espace post-soviétique." [Merci à Katsiaryna Zhuk]

  ___ Géopolitique de la Russie        __________________