Un élément reste cependant bien mystérieux : l’origine de la viande utilisée par ces enseignes. Interrogé récemment sur le sujet, le dirigeant de Master Poulet, qui compte une cinquantaine de points de vente en France, avoue que sa volaille « vient principalement de Pologne et d'Espagne », sans plus de précisions. Voilà quelques années que le poulet consommé en France est en effet majoritairement importé, principalement de Pologne. Le pays en a livré pas moins de 648 540 tonnes en 2025, selon les données des douanes françaises compilées par Disclose. Entier ou désossé, frais ou congelé, vivant ou mort, le poulet polonais est acheminé en France par camion, sous toutes ses formes.
Face à la hausse de la demande, le nombre d’élevages intensifs se multiplie dans le pays, dans la plus grande opacité. Une enquête publiée en mars dernier par le média britannique The Bureau of Investigative Journalism révèle que près de la moitié des poulaillers industriels de Pologne exercent sans autorisation administrative. Ils ne sont, de fait, jamais contrôlés par les services sanitaires, ni par les inspecteur·ices de l’environnement. Des bactéries mortelles pour les humain·es.
Janek fait partie des victimes de ce défaut de surveillance. Alors qu’il est âgé de 11 mois, le nourrisson qui vit à Czepielin, un village de l’est de la Pologne, est touché par un mal soudain. « Au départ, le médecin nous a rassuré·es en nous disant que ce n'était qu'un mal de gorge », témoigne sa mère. Mais l’état de Janek se dégrade rapidement. Sa peau devient jaune, la fièvre monte en flèche et les vomissements ne s’arrêtent plus. Le bébé frôle la mort.
D’autres enfants du village sont frappés par les mêmes troubles. Devant l’inaction des autorités, les habitant·es mènent l’enquête. Ils apprennent qu’en trois ans, leur eau potable a été contaminée à huit reprises par des bactéries E. coli, des coliformes et des entérocoques. Autant de pathogènes causant des troubles digestifs ou cardiaques, qui peuvent s’avérer mortels. Très vite, les habitant·es suspectent un élevage avicole géant, qui borde le captage d’eau du village, d’être à l’origine de la pollution. Après avoir alerté l’administration locale, les villageois·es découvrent que l’élevage a multiplié les infractions : il ne disposait d’aucun permis de rejets de polluants, ni de captage d’eau ou d’épandage. Et alors qu’il était censé accueillir au maximum 70 000 volailles, il en a hébergé jusqu’à 120 000. Le cas de cette méga-ferme est loin d’être isolé. En Pologne, près de la moitié des élevages industriels de poulet ne disposent d’aucun permis de rejets de polluants, d’après l’enquête du Bureau of Investigative Journalism. La faute à un empilement d’administrations, régionales et nationales, qui estiment que l’identification des fermes non-enregistrées « ne fait pas partie de leurs missions », comme l’explique un fonctionnaire. Une faille administrative aux conséquences dramatiques : aucune inspection n’est menée dans ces fermes fantômes. De quoi mettre en danger les riverain·es, comme le petit Janek, mais aussi les consommateur·ices finaux·ales de poulet.
En France aussi, des élevages hors de contrôle.
Car, et c’est là une autre spécificité des méga-fermes polonaises, les animaux y reçoivent des doses d’antibiotiques particulièrement élevées. Selon le Bureau of Investigative Journalism, un poulet polonais est traité en moyenne pendant la moitié de ses six semain
es de vie. La Pologne est, de fait, le troisième pays d’Europe qui recourt le plus à ce type de médicaments dans l’agriculture, derrière l’Espagne et Chypre. Administrés pour éviter la prolifération de maladies, les antibiotiques rendent les bactéries toujours plus résistantes aux médicaments, autant chez les animaux que pour les humains qui les côtoient ou qui les mangent. Une « antibiorésistance » que l’Organisation mondiale de la santé considère comme l'une des principales menaces sanitaires pour l'humanité.
Est-ce à dire que le poulet élevé en France est plus vertueux que son voisin polonais ? Pas forcément. Si la quantité d’antibiotiques utilisée y est quatre fois plus faible qu’en Pologne, les élevages français ne sont pas épargnés par les problèmes sanitaires. À commencer par la grippe aviaire, dont plus de 100 foyers ont été identifiés ces derniers mois, faisant de la France le deuxième pays le plus touché en Europe. Favorisée par la concentration des animaux, la désormais célèbre « grippe A » est transmissible aux humains.
Autre entaille dans la communication bien huilée du lobby français de la volaille : la souffrance animale. En 2024, plus de la moitié des contrôles du ministère de l’agriculture dans les poulaillers industriels ont détecté des « non-conformités » en matière de bien-être animal. Et encore, ces chiffres ne concernent que les élevages inspectés cette année-là par les autorités. Soit 0,03 % du total des poulaillers, selon les données compilées par Disclose. Qu’elles soient en Pologne ou en France, les méga-fermes mettent en danger le vivant dans son ensemble. À contre-courant, le projet de loi d’urgence agricole, présenté il y a quelques jours par le gouvernement, veut faciliter leur agrandissement au nom de la « souveraineté alimentaire ». Lire l’enquête du Bureau of Investigative Journalism [en anglais] [Merci à Disclose] ___________________________
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