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mercredi 27 novembre 2024

Somnambulisme?

 A l'Est, rien de nouveau...

   Pour paraphraser le titre d'un livre bien connu.   


                                                                            D'inquiétants bruits de bottes continuent à se faire entendre du côté de l'Ukraine. Ou plutôt ceux de missiles d'un nouveau genre entrant en action à distance. Jusqu'où? La situation est périlleuse pour toute l'Europe, qui risque bien d'être entrainée dans un enclenchement incontrôlé de réactions irrationnelles. Le jeu des alliances porte en lui-même ce risque géopolitique, comme certains le redoutaient déjà depuis le temps que dure cette sale guerre, qui a déjà fait trop de victimes et produits tant de malheurs. La guerre on sait comment ça commence, mais...Soit des heures sombres nous attendent, soit nous allons vers une résolution rapide et pacifique d'un processus mortifère, peut-être cataclysmique... Un peu comme au début de la guerre de 14, où les puissances engagées et le jeu des alliances allaient engendrer le pire, comme des somnambules...Le début de la fin des combats n'étant pas exclu. Mais par quelle médiation, étant donné le jeu des intérêts croisés et les enjeux souterrains? Mas comment le savoir, dans un processus aussi irrationnel? Qui pourrait dire  que l'escalade fatale n'aura pas lieu.

La question de la guerre revient...

            De manière lancinante, réactualisée. Elle l'a jamais quitté notre horizon à vrai dire, même si on a fini par oublier  la violence armée à nos portes. Même si la rhétorique de guerre reste d'actualité. Même si les déchirements meurtriers, notamment dans les Balkans, ne sont pas si loin et que des braises couvent encore, comme au Kosovo.   Si elle n'est plus le moyen classique de régler les conflits, de redessiner les frontières, comme ce fut le cas en Europe pendant si longtemps, si elle devient plus insupportable pour nos esprits euphorisés par les progrès matériels, on finit par oublier que la menace est toujours possible, malgré les contrepoids, les parades et les alliances.     Nous finissons par oublier le si fragile vernis d'humanité qui nous caractérise toujours. Quel que soit le type de conflit réel et potentiel. L'inhumanité nous guette, toujours prête à se manifester, sans vigilance constante, sans institutions solides.

        "La guerre est le père de tout", disait le vieux Héraclite, évoquant la dialectique qui caractérise d'abord l'antagonisme constitutif  des forces de la nature . Démocrite évoquait, dans des accents pascaliens, la futilité d'une humanité trop facilement mobilisable pour des affrontements incertains  

      « Je voudrais, (disait Démocrite) que l'Univers entier se dévoilât tout d'un coup à nos yeux. Qu'y verrions- nous, que des hommes faibles, légers, inquiets, passionnés pour des bagatelles, pour des grains de sable ; que des inclinations basses et ridicules, qu'on masque du nom de vertu ; que de petits intérêts, des démêlés de famille, des négociations pleines de tromperie, dont on se félicite en secret et qu'on n'oserait produire au grand jour ; que des liaisons formées par hasard, des ressemblances de goût qui passent pour une suite de réflexions ; que des choses que notre faiblesse, notre extrême ignorance nous portent à regarder comme belles, héroïques, éclatantes, quoiqu'au fond elles ne soient dignes que de mépris ! Et après cela, nous cesserions de rire des hommes, de nous moquer de leur prétendue sagesse et de tout ce qu'ils vantent si fort. »   
                           Les théories sur la guerre ("justes" ou injustes") restent toujours objets de débats et les pratiques du combat, des anciens chinois à Clausewitz, restent toujours une référence dans les écoles de guerre.                      
  ____Aller aux racines psychologiques, anthropologiques du problème est un problème plus ardu. Il nous fait revenir aux échanges entre Einstein et Freud (1- 2), à la veille de la Seconde guerre mondiale.______

mardi 7 mai 2024

De Gaza à Rafah

La tragédie se poursuit au sud de Gaza

              Nous sommes face à un nouvel échec pour une trêve éventuelle, pour une négociation entrevue. L'ONU lance des appels en vain. Comme elle l'avait fait à chaque grande étape de la colonisation masquée ou ouverte en Cisjordanie, surtout depuis Sharon. Le gouvernement israëlien actuel va tout droit dans le mur, sourd même des appels qui viennent de Tel-Aviv.  On va dépasser plus que largement les limites de l'acceptable et même de l'imaginable. La "logique" israëlienne finit par ne plus étonner.  Le  Likoud va jusqu'au bout de ses propos.                                                                                                                                                                       Les avertissements de Einstein, notamment, auront été vains. L'idéal sioniste s'est fracturé depuis longtemps, comme le confirme aussi Marius Schattner.   

                     ____    Mise au point. _____ICI aussi...Et... _____


                                                                                        Libres propos: ambigüités du sionisme

                   "... Depuis l’échec des accords d’Oslo en 1993, et en particulier l’assassinat d'Yitzhak Rabin en 1995 par un ultranationaliste juif, ce sont avant tout les partisans du « Grand Israël » – dont la figure de proue n’est autre que Benjamin Netanyahu – qui détiennent le pouvoir politique et miliaire en Israël depuis une vingtaine d’années ? Et que les conséquences pour nombre de Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza ont été désastreuses : Colonisation à marche forcée, exactions répétées des colons envers les Arabes avec le soutien implicite de Tsahal, expropriation des terres des Palestiniens en Cisjordanie, détentions arbitraires, prison à ciel ouvert à Gaza. Au point que Amnesty international dans un rapport bien étayé datant de 2022, n’hésite pas à utiliser le terme « d’apartheid » pour qualifier la politique discriminatoire menée par les autorités israéliennes : (https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2022/02/israels-system-of-apartheid/)        ___Comment en outre nier que Benjamin Netanyahu lui-même a contribué dès 2007 à l’arrivée au pouvoir du Hamas à Gaza au détriment de l’Autorité palestinienne, pensant pouvoir tirer cyniquement profit de cette organisation ouvertement antisémite et terroriste, pour justifier de sa politique vexatoire envers les Gazaouis et les Palestiniens dans leur ensemble ?Que penser enfin de l’indifférence manifeste d’une majorité de l’opinion publique de nombreux pays arabes depuis deux décennies, vis-à-vis du triste sort des Palestiniens ?                                                                                             Quoi qu’il en soit, d’aucuns affirment que l’antisionisme et l’antisémitisme se rejoignent d’une manière ou d’une autre. Cette problématique est en effet délicate, mais ce sont pourtant deux notions bien distinctes, étymologiquement et historiquement.                                                                                             J’observe pour ma part deux approches philosophiques bien différentes, voire opposées, relatives à la création d’un État juif : celle portée notamment par le physicien Albert Einstein (1879-1955), très critique à l’égard du sionisme nationaliste et religieux, et celle défendue par Théodor Herzl (1860-1904), considéré comme l’un des pères fondateurs du sionisme, et qui avait écrit en 1896 « l’État des Juifs ».Il serait en effet difficile de réfuter le fait que Herzl appréhendait la création d’un État juif au travers d’une vision colonialiste. Dans son essai de 1896, Herzl tâche de justifier pourquoi l’autorisation d’une puissance européenne serait nécessaire à la colonisation du territoire destiné à la création de cet État :« Deux territoires sont à l’étude, la Palestine et l’Argentine. Dans les deux pays, d’importantes expériences de colonisation ont été faites, elles ont toutefois été menées sur le principe erroné d’une infiltration progressive des Juifs. Une infiltration est vouée à mal se terminer. Elle se poursuivra jusqu’au moment inévitable où la population indigène se sent menacée, et oblige le gouvernement à stopper un nouvel afflux de Juifs. L’immigration est par conséquent futile si nous ne disposons pas du droit souverain de poursuivre cette immigration ».Herzl prévoyait en effet qu’une telle initiative démarre dans un premier temps « sous le protectorat des puissances européennes ».  En outre, dans une lettre que Herzl écrivit en 1902 à Cecil Rhodes (richissime homme d’affaire britannique considéré comme l’un des plus grands colonialistes de son époque, installé en Afrique du Sud, et que certains considèrent comme ayant pu jouer un rôle indirect dans l’avènement de l’apartheid), il lui dit ceci : « Nous vous invitons à contribuer à l’histoire. Non pas à celle de l’Afrique, mais à celle d’un morceau de l’Asie Mineure ; cette histoire ne concerne pas des Anglais, mais des Juifs… Comment se fait-il que je me tourne vers vous, puisque cette question ne vous concerne pas ? Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’une affaire coloniale ».              Certains pourraient nous reprocher de faire preuve d’anachronisme, et qu’il faudrait resituer les propos de Théodor Herzl dans le contexte de son époque. Pourtant, dès cette époque, en Europe comme aux États-Unis, certaines grandes figures intellectuelles ou politiques n’hésitaient pas à condamner fermement les méfaits des grandes puissances coloniales. Nous pourrions notamment citer Georges Clémenceau, qui à la Chambre des députés en 1885, contre la volonté de Jules Ferry d’entraîner la France dans de nouvelles conquêtes coloniales, déclarait ceci :                                                                                    « Non, il n’y a pas de droit de nations dites supérieures contre les nations inférieures ; il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation, nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir.La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires, pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie… »                             ___Qu’est-ce donc en effet que la colonisation, sinon partout et toujours un crime contre l’humain ? Car coloniser, c’est conquérir par la force ou la ruse un territoire, et déposséder les populations autochtones de leurs terres, ou les assujettir. Comment dès lors une quelconque colonisation pourrait avoir joué « un rôle positif » puisqu’il s’agit là d’un crime ineffaçable et impardonnable ?    A l’opposé de la conception sioniste de Herzl, Einstein s’est très tôt méfié de celles et ceux qui prônaient la création d’un État juif, avec des arrière-pensées souvent messianiques. En effet, dans une lettre écrite en 1929 à Chaim Weizmann (premier président de l’État d’Israël en 1949), il lui dit ceci : « Si nous nous révélons incapables de parvenir à une cohabitation et à des accords honnêtes avec les Arabes, alors nous n’aurons strictement rien appris pendant nos deux mille années de souffrances et mériterons tout ce qui nous arrivera ». Aujourd’hui, avec le recul, les propos d’Einstein pourraient étrangement apparaître comme prémonitoire.    En 1930, dans une lettre à Chaim Koffler, membre de la Fondation pour la réinstallation des Juifs en Palestine, le père de la psychanalyse Sigmund Freud confiait aussi tout son scepticisme à l’égard du projet de création d’un État juif en Palestine, persuadé que cela produirait d’interminables guerres de religions entres Juifs, Chrétiens et Musulmans, sur la terre des Lieux saints. Il préconisait « de fonder une patrie juive sur un sol historiquement non chargé ». Cette lettre de Freud à Koffler fut cachée pendant près de soixante ans, de peur de mettre en échec le projet sioniste au Proche-Orient.  Les persécutions dont furent victimes les citoyens de confession juive en Europe, puis la Shoah avec l’extermination de près de 6 millions de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ébranlèrent les consciences occidentales, découvrant ébaubies que les pays dits « civilisés » avaient produit au cœur même du Vieux Continent, la pire des barbaries : « un crime contre l’humanité ». Les dirigeants occidentaux se démenèrent alors pour prendre fait et cause pour le projet sioniste, tel qu’échafaudé auparavant par Théodor Herzl, et l’État d’Israël fut proclamé en 1948, après que l’ONU ait voté un plan de partage de la Palestine, entre Arabes et Juifs, mais qui ne fut jamais respecté.   1948 symbolise pour les Palestiniens la Nakba (« la catastrophe »), avec l’exode forcé de plusieurs centaines de milliers d’entre eux.   En dépit du traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et du paroxysme antisémite européen, Albert Einstein maintint sa critique du sionisme tel qu’il se mettait en place. En décembre 1948, pour protester contre la venue aux États-Unis de Menahem Begin qui venait de fonder le parti Herout, ancêtre du Likoud, il publie dans le New York Times avec d’autres éminents intellectuels d’origine juive, dont Hannah Arendt, une lettre très acerbe envers l’extrême droite israélienne de l’époque : « Parmi les phénomènes politiques les plus troublants de notre époque, est l’émergence dans le nouvel état d’Israël d’un parti politique proche de par son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et sa propagande, des partis nazi et fasciste. Il est issu de l’Irgoun, une organisation terroriste, d’extrême droite et chauviniste en Palestine… » Ces mots, certes arides, résonnent avec une certaine acuité quand l’on sait que c’est le Likoud de Benyamin Netanyahou qui est au pouvoir aujourd’hui en Israël, avec une coalition de suprémacistes juifs, et tout particulièrement le très sulfureux ministre Itamar Ben-Gvir.     Il y a donc historiquement plusieurs approches différentes sinon divergentes du sionisme au sein de la communauté juive, certains ayant même été opposés au principe de création d’un État juif. Freud pressentait notamment qu’un tel État créé exclusivement sur des bases religieuses, pourrait difficilement devenir laïc. Et il serait absurde de qualifier Albert Einstein ou Sigmund Freud d’antisémites.      Cependant, force est d’admettre que c’est la conception colonialiste du sionisme qui s’est imposée dès la création de l’État d’Israël, telle que planifiée par Théodor Herzl, et qui a produit depuis plus de soixante dix ans, tant de souffrances parmi les Palestiniens. Et qui ne peut produire ad vitam aeternam que haines, violences et guerres réciproques.                                                                   L’attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 est une horreur absolue, et ne peut d’une quelconque manière trouver le début d’une justification ou d’une légitimation. Et le parti d’extrême gauche LFI a commis une double faute morale et politique en s’obstinant à n’y voir qu’« un crime de guerre », alors qu’il s’agit à l’évidence d’un acte terroriste abject. Mais la réponse militaire totalement disproportionnée des autorités israéliennes sur la bande de Gaza, est tout autant condamnable. Plus de 30 000 morts, dont une majorité de femmes et d’enfants, plus de 70% des maisons et des infrastructures détruites, dont les écoles et les hôpitaux, une population assoiffée et affamée et n’ayant plus accès aux soins les plus élémentaires, des pourparlers secrets entre les autorités israéliennes et celles du Congo pour exfiltrer une majorité de Gazaouis vers ce pays d’Afrique, qu’est-ce donc si ce n’est d’une part probablement des « crimes de guerre », mais d’autre part une entreprise de nature de génocidaire ?  La convention internationale de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, décrit en effet le génocide comme « un crime commis dans l’intention de détruire, ou tout, ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Rappelons en outre que dans une décision datant du 26 janvier 2024, la Cour internationale de justice a demandé expressément à Israël d’empêcher d’éventuels actes de « génocide » et de « prendre des mesures immédiates » pour permettre la fourniture « de l’aide humanitaire à la population civile de Gaza ».     Pendant ce temps en Occident, une majorité des responsables politiques, avec le soutien des grands médias d’opinion, minimisent ou sont dans le déni, certains allant même jusqu’à légitimer le massacre en cours à Gaza, en fournissant notamment les armes nécessaires à Israël, avec les États-Unis en premier plan. Dans un article récent paru dans l’Orient-Le Jour, l’essayiste Soulayma Mardam Bey avance l’idée que « les deux rives de la méditerranée sont unies par une histoire coloniale qui tarde à se clore définitivement » :(https://www.lorientlejour.com/article/1411826/au-royaume-de-france-la-palestine-muselee.html)                                                                                                                                                                Il est grand temps néanmoins de clore le chapitre de la colonisation ou de la néo-colonisation, dont Israël symbolise aux yeux d’une grande partie des anciens pays colonisés le dernier fer de lance du colonialisme occidental. Aimé Césaire dans « Discours sur le colonialisme », nous met pourtant en garde : « Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde… »                          Je combats depuis toujours tous les fanatismes et les obscurantismes d’où qu’ils viennent, de même que tous les racismes (racismes phénotypiques, l’antisémitisme, l’islamophobie, …). Par ailleurs, je demeure attaché à l’esprit laïc et républicain, que des forces réactionnaires s’obstinent pourtant à opposer à l’esprit d’ouverture et de respect de toutes les différences, dévoyant en cela l’idéal républicain. Enfin, la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948 ne doit pas devenir une relique d’un temps révolu, mais plus que jamais nous devons exiger par tous et partout de par le monde, le respect du droit international ! Nous devons donc espérer que dans un avenir proche, Benyamin Netanyahou et d’autres hauts responsables israéliens, auront à répondre de leurs actes devant la Cour pénale internationale, dans le cadre d’un procès équitable. De même, nous devons espérer que tous les responsables – commanditaires et exécutants – de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023, seront jugés devant cette même Cour pénale internationale. Nous devons en outre exiger un cessez-le-feu immédiat et définitif à Gaza.   L’écrivaine et rabbin Delphine Horvilleur affirme dans une interview récente, qu’elle ne croit pas « que la solution viendra des généraux ou des politiques, mais davantage des poètes, de ceux qui ont la capacité de construire par leurs mots d’autres possibles. C’est pourquoi mon livre s’ouvre avec un poète palestinien et se termine avec un poète israélien. Ils sont ceux qui m’aident à croire encore ».  Albert Einstein quant à lui, considère que « le lien qui a uni les Juifs pour des milliers d’années et les unit encore aujourd’hui est, par-dessus tout, l’idéal démocratique de justice sociale, couplé à un idéal d’aide mutuelle et de tolérance entre tous les humains ».   Les Israéliens et la diaspora juive gagneraient sans doute à davantage prêter attention à ces poètes et éminents penseurs, et à réinterroger l’histoire du sionisme, à l’aune de l’impasse dans laquelle ils se trouvent, par la faute des partisans d’une ligne dure, suprémaciste et colonialiste.  Les Israéliens et les Palestiniens, loin des fanatismes religieux qui ne peuvent produire qu’exclusion et haine de l’Autre, devront trouver la force en eux-mêmes, malgré toutes les rancœurs quasi-insurmontables nourries de part et d’autre, de dialoguer à nouveau ensemble, d’égal à égal. La solution ne pourra être in fine que politique. Freud évoquait l’idée d’un État laïc. Certains évoquent l’idée à terme d’un seul État binationnal. Et si finalement la solution n’était autre que l’avènement d’un État laïc et républicain, dans lequel tous les citoyens seraient égaux, quelles que soient leurs croyances religieuses ou leurs cultures ? Les utopies d’aujourd’hui constituent parfois les réalités de demain ou d’après-demain.[Merci à Mediapart]    ________________

dimanche 23 mars 2025

Si vis pacem...

  ...Para pacem

                      Ou  bellum?

            Certes, le pacifisme bêlant, dans certaines circonstances, peut être naïf, voire dangereux et même irresponsable .  Une armée organisée s'impose encore pour défendre ses intérêts légitimes, mais préparer les conditions d'une paix durable est indispensable, comme le voulait Jaurès qui n'a pu arrêter la terrible course des somnanbules vers le désastre.  Oeuvrer pour des conditions de paix durable est le chemin à suivre avec réalisme  et détermination.                                                Mau l'ennemi réel ou prétendu peut être fabriqué ou présenté comme sur-menaçant, dont le danger peut être amplifié. Que Poutine ait l'ambition de reconstituer l'empire de Catherine 2 semble une évidence, mais lui prêter l'intention de  conquérir l'Europe tient du fantasme.            _____________                                                                                                                                                           A l'heure où les menaces à l'Est semblent prendre une allure plus crédible, où Trump veut rompre avec l'Otan, dont nous aurions dû depuis longtemps nous détacher, la logique de la guerre froide n'étant plus du tout d'actualité, les appels à la préparation à un possible conflit armé mobilise diversement en Europe, de Berlin à Paris...Cette mobilisatioe soudaine pose question, surtout à l'heure où les difficultés économiques se précisent. Comme si les armées de Poutine étaient déjà aux portes de Francfort ou se Strasbourg. Vain affolement de la part de nos commandants du jour, dramatisant à outrance. Non pas qu'il faille se désintéresser de l'idée déjà anciennne d'une armée cohérente européenne, toujours au berceau, mais les agitations disprorportionnées du jour peuvent laisser penser à une conditionnent douteux des esprits.dans une période où l'on voudrait les détourner  d'enjeux plus importants. Ce ne serait pas la première fois que la peur jouerait  en faveur d'une soumission réclamée...

   La guerre ou ses potentialités sont devenues de nouveau un aspect de notre environnement;  après une assez longue période de paix si on tient compte seulement de notre petite Europe. On en a oublié  le vieil adage machiavélien, mais aussi gaulliste: si tu veux la paix, prépare la guerre, qui veut se garder d'un irénisme naïf, dans le monde tel qu'il est. Mais prépare la paix, pour neutraliser toutes sources potentielles  de conflit ne semble-t-il pas une meilleure perspective? On peut le souhaiter, mais l'humanité semble sans cesse aller d'une guerre à l'autres, sans que l'on puisse toujours comprendre la logique des passions qui entrent en jeu derrière les intérêts  prétendus. Les échanges entre Einstein et Freud sur le sujet n'ont pas apporté la lumière suffisante...                                                                                                  "...  Les lignes sont en train de bouger: "...les bouleversements géopolitiques autour de l’Ukraine ont changé la donne. Désormais, la coalition cherche une ligne qui convienne à toutes ses composantes. La gauche antiguerre, en partie marquée par une vision purement anti-atlantiste des relations internationales jusqu’à récemment, est prise par surprise et doit rapidement se réarmer intellectuellement. « Le rapprochement Trump-Poutine plonge dans un hébètement idéologique tous ceux qui s’opposaient à l’alliance atlantique. Des années de discours doivent être reconsidérées », observe Éric Fournier.

Les Écologistes, qui avaient déjà fortement nuancé leur héritage pacifiste au fil des années, ont confirmé cette évolution depuis le début de l’invasion russe en Ukraine. Même si des nuances existent en leur sein, l’époque où la candidate écologiste à la présidentielle Éva Joly proposait la suppression du défilé militaire du 14-Juillet semble bien loin. « Refuser le campisme, c’est analyser le conflit tel qu’il est et non pas tel qu’il est fantasmé. Il ne faut pas se contenter de saluer l’héroïsme des Ukrainiens, il faut les soutenir », explique Jérôme Gleizes, vice-président du groupe écologiste à la mairie de Paris, auteur d’un billet de blog à ce sujet.  ..;"                                                                                                                                               Il y a bien sûr la logique des intérêts et des egos (comme le rêve impérial du président de Russie), mais aussi souvent une sorte  d'amour de la guerre dans certaines circonstances, attirance qui n'est pas reconnue comme telle, surtout dans les menaces qui apparaissent comme existentielles, à tord ou à raison. Un vieux fond atavique semble souvent  (re)prendre le dessus. Ce qui désespérait déjà  Stéphane Zweig.                                                    "...  Lpacifisme est fondamentalement ambigu. Sans cesse, le refus de la guerre prend le risque de se déliter. Les pacifistes absolus risquent d’accepter des paix qui sont des guerres larvées, tandis que ceux qui font des concessions à la guerre peuvent tomber dans un engrenage belliqueux, bien loin de la visée purement défensive qu’ils prônaient au départ. Le pacifisme, parce qu’il est toujours menacé de sombrer dans son contraire – la guerre –, a donc pris des formes variées, qu’il faut étudier en situation. Ses grands défenseurs, souvent confrontés à des conflits d’envergure, ont appris à jongler entre l’idéal de la paix et la nécessité parfois brûlante, de se défendre – y compris par la violence – pour ne pas céder sur d’autres valeurs : de justice, de liberté et d’égalité...."

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vendredi 4 mars 2022

Pourquoi la guerre?

La question revient

            De manière lancinante, réactualisée. Elle l'a jamais quitté notre horizon à vrai dire, même si on a fini par oublier  la violence armée à nos portes. Même si la rhétorique de guerre reste d'actualité. Même si les déchirements meurtriers, notamment dans les Balkans, ne sont pas si loin et que des braises couvent encore, comme au Kosovo.   Si elle n'est plus le moyen classique de régler les conflits, de redessiner les frontières, comme ce fut le cas en Europe pendant si longtemps, si elle devient plus insupportable pour nos esprits euphorisés par les progrès matériels, on finit par oublier que la menace est toujours possible, malgré les contrepoids, les parades et les alliances.     Nous finissons par oublier le si fragile vernis d'humanité qui nous caractérise toujours. Quel que soit le type de conflit réel et potentiel. L'inhumanité nous guette, toujours prête à se manifester, sans vigilance constante, sans institutions solides.

        "La guerre est le père de tout", disait le vieux Héraclite, évoquant la dialectique qui caractérise d'abord l'antagonisme constitutif  des forces de la nature . Démocrite évoquait, dans des accents pascaliens, la futilité d'une humanité trop facilement mobilisable pour des affrontements incertains  

« Je voudrais, (disait Démocrite) que l'Univers entier se dévoilât tout d'un coup à nos yeux. Qu'y verrions-nous, que des hommes faibles, légers, inquiets, passionnés pour des bagatelles, pour des grains de sable ; que des inclinations basses et ridicules, qu'on masque du nom de vertu ; que de petits intérêts, des démêlés de famille, des négociations pleines de tromperie, dont on se félicite en secret et qu'on n'oserait produire au grand jour ; que des liaisons formées par hasard, des ressemblances de goût qui passent pour une suite de réflexions ; que des choses que notre faiblesse, notre extrême ignorance nous portent à regarder comme belles, héroïques, éclatantes, quoiqu'au fond elles ne soient dignes que de mépris ! Et après cela, nous cesserions de rire des hommes, de nous moquer de leur prétendue sagesse et de tout ce qu'ils vantent si fort. »   
                           Les théories sur la guerre ("justes" ou injustes") restent toujours objets de débats, les pratiques du combat, des anciens chinois à Clausewitz, restent toujours une référence dans les écoles de guerre.                    
               ____Aller aux racines psychologiques, anthropologiques du problème est un problème plus ardu. Il nous fait revenir aux échanges entre Einstein et Freud (1- 2), à la veille de la Seconde guerre mondiale.______

vendredi 23 février 2024

Vers l'abîme?

    Une éradication en cours.

     Après Mona Chollet qui évoquait sa stupeur et son accablement peu de temps après les événements du 7 octobre, après les analyses critiques de l'historien Shlomo Sand à l'égard de la ligne politique de son pays et les points de vue de Filiu et de bien d'autres, dont Local Coll, Sans manichéisme.  Israëliens ou non, beaucoup d'observateurs et de connaisseurs décrivent la radicalité tragique des opérations en cours à Gaza, qui arrivent à un moment peut-être décisif, sans perspective aucune, Netanyahou évoquant la volonté de rayer l'enclave de la carte. Une terrifiante opération table rase en quelque sorte, sans proportion aucune par rapport aux buts de guerre assignés au début. La pire catastrophe humanitaire est sous nos yeux, qui regardent souvent déjà ailleurs. La cécité finit par devenir la règle. Les interventions, même mesurées, de certaines chancelleries ne sont pas prises en compte. L'esprit de vengeance est destructeur.  


                                                                                                                                         Le point de vue de Dominique Eddé mérite qu'on s'y attarde
:

                         " Plusieurs dizaines de milliers de morts à Gaza, en l’espace de quatre mois, sur un territoire de 360 km2. 50 à 60 % de bâtiments détruits. Un nombre incalculable de cadavres sous les décombres. Des milliers de blessés privés d’hôpitaux, amputés sans anesthésie, parfois sur des trottoirs. Des dizaines de médecins de tous pays, tous horizons, affirmant qu’il ne s’agit pas d’une guerre mais d’un projet d’anéantissement. Des centaines de milliers de Gazaouis sur les routes. Ces chiffres ahurissants n’agissent pas. Les images non plus. Il suffit pourtant de les voir trembler de peur, de froid, de faim, se traîner hagards, en troupeaux – comme des animaux, on nous avait prévenus – d’une zone, d’une tente à l’autre, de les écouter supplier Dieu, de lire dans leurs yeux le peu qu’ils peuvent encore, pour comprendre qu’il y a pire que de perdre la vie, c’est de continuer à vivre sans elle. Ajoutez à leur deuil et à leur effroi le poids de leurs mémoires. Pour les plus vieux : soixante-quinze ans d’exil, de dépossession, d’humiliations. De promesses non tenues. Pour les jeunes : les wagons des ans accrochés au même train. Au même déni, à la même solitude. Pourquoi, comment cela est-il de l’ordre du possible ? Quel esprit informé peut encore supposer un instant qu’il s’agit d’une guerre contre le Hamas ? A-t-on conscience en Europe, en France en particulier, que l’on est en train de pousser l’humanité dans le vide ?                                                                                                                         Revenons, pour essayer de réfléchir, à la date funeste du 7 octobre. Sur le territoire d’Israël qui était, rappelons-le, la Palestine au début du siècle dernier, une troupe de Palestiniens armés, enragés, ont perpétré un effroyable massacre. Selon les estimations, 700 à 1 290 Israéliens ont été tués, parmi lesquels des centaines de soldats, policiers, secouristes. Du jamais vu dans l’histoire d’Israël. Deux cent quarante personnes ont été prises en otage. Les familles, les proches des otages vivent un calvaire sans nom. Le pays est sous le choc. Le monde entier. L’horreur de cette journée sanglante est vécue par les Israéliens et par un bon nombre de juifs dans le monde comme « le plus grand pogrom » depuis la Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de l’histoire abominable qui habite et hante les mémoires, cela se comprend. Cela ne doit pas nous empêcher de voir autre chose.                                                    ___Les pogroms du passé étaient menés par des communautés dominantes, avec l’assentiment des autorités, contre des populations juives, minoritaires et dominées. Ce cas de figure n’est pas applicable au 7 octobre. Les auteurs du carnage n’étaient pas en position dominante et ne savaient sans doute pas ce qu’est un pogrom. Ils sont d’ailleurs nombreux à y avoir laissé leur peau. Selon « Times of Israël » le 11 novembre 2023, « 1 500 terroristes auraient été tués par les forces de l’attaque et de la riposte qui a suivi ». Ces hommes se sont déchaînés contre ceux qu’ils appellent tantôt « les forces occupantes », tantôt « les Israéliens », tantôt « les juifs ». Cette dernière appellation est insupportable. Il faut tout de même l’interroger. A partir du moment où l’on crée un « Etat pour les Juifs », on crée fatalement de la confusion au plan du langage et de la pensée. Il ne s’agit pas d’entériner l’amalgame, il s’agit de le comprendre si on veut l’affronter et un jour le résoudre.                                                                                                                                       Plusieurs dizaines de milliers de morts à Gaza, en l’espace de quatre mois, sur un territoire de 360 km2. 50 à 60 % de bâtiments détruits. Un nombre incalculable de cadavres sous les décombres. Des milliers de blessés privés d’hôpitaux, amputés sans anesthésie, parfois sur des trottoirs. Des dizaines de médecins de tous pays, tous horizons, affirmant qu’il ne s’agit pas d’une guerre mais d’un projet d’anéantissement. Des centaines de milliers de Gazaouis sur les routes. Ces chiffres ahurissants n’agissent pas. Les images non plus. Il suffit pourtant de les voir trembler de peur, de froid, de faim, se traîner hagards, en troupeaux – comme des animaux, on nous avait prévenus – d’une zone, d’une tente à l’autre, de les écouter supplier Dieu, de lire dans leurs yeux le peu qu’ils peuvent encore, pour comprendre qu’il y a pire que de perdre la vie, c’est de continuer à vivre sans elle.                                                                                                                          Ajoutez à leur deuil et à leur effroi le poids de leurs mémoires. Pour les plus vieux : soixante-quinze ans d’exil, de dépossession, d’humiliations. De promesses non tenues. Pour les jeunes : les wagons des ans accrochés au même train. Au même déni, à la même solitude. Pourquoi, comment cela est-il de l’ordre du possible ? Quel esprit informé peut encore supposer un instant qu’il s’agit d’une guerre contre le Hamas ? A-t-on conscience en Europe, en France en particulier, que l’on est en train de pousser l’humanité dans le vide ?                                                                                     Prenons, pour gagner en visibilité, des dates lointaines : 1948. Le massacre de Deir Yassin perpétré par des combattants de l’Irgoun de Menahem Begin. Le village est vidé de ses habitants palestiniens. Hannah Arendt, Albert Einstein et bien d’autres s’en indignent dans le « New York Times » du 4 décembre 1948. 1953 : c’est l’année où des Palestiniens armés entrent dans le kibboutz Mishmar Ayalon et lancent une grenade sur une maison, tuant une femme et ses deux fils. Quatre mois plus tard, Ariel Sharon lance l’opération Shoshana, dite de représailles, contre le village de Qibya, en Cisjordanie. Soixante-dix civils y sont tués. Les deux tiers sont des femmes et des enfants. Les séquences et leur cruauté ne sont pas sans rappeler la tragédie du mois d’octobre dernier. Avec une même constante : les victimes sont innocentes de part et d’autre. Aucune consolation n’est à trouver dans la rivalité de la douleur. C’est la même. Ni dans le vocabulaire : les formes et les degrés de la haine sont sans mesures. La seule mesure qui vaille, c’est l’humanité. L’universelle. Celle qui ne connaît ni couleur de peau, ni frontière. Celle qui n’argumente ni ne détourne les yeux face au regard terrifié d’un enfant.                                                                       L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre. Dans « Haaretz » le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Netanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al Mawasi – le lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés – la densité sera d’à peu près 62 500 personnes par kilomètre carré.  » Cela signifiera, précise-t-elle que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. C’est dire si le « terrorisme » voyage tragiquement bien d’un individu, d’un peuple, d’une communauté à l’autre. C’est dire s’il peut prendre ou s’éteindre comme un feu, selon les rapports de forces politiques. C’est ce potentiel d’extinction qu’il faut imaginer pour faire avancer les pions de la paix. Revenons donc au débat tel qu’il s’enlise depuis des décennies.....                                                     Revenons, pour essayer de réfléchir, à la date funeste du 7 octobre. Sur le territoire d’Israël qui était, rappelons-le, la Palestine au début du siècle dernier, une troupe de Palestiniens armés, enragés, ont perpétré un effroyable massacre. Selon les estimations, 700 à 1 290 Israéliens ont été tués, parmi lesquels des centaines de soldats, policiers, secouristes. Du jamais vu dans l’histoire d’Israël. Deux cent quarante personnes ont été prises en otage. Les familles, les proches des otages vivent un calvaire sans nom. Le pays est sous le choc. Le monde entier. L’horreur de cette journée sanglante est vécue par les Israéliens et par un bon nombre de juifs dans le monde comme « le plus grand pogrom » depuis la Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de l’histoire abominable qui habite et hante les mémoires, cela se comprend. Cela ne doit pas nous empêcher de voir autre chose.                                                                                                                                         Les pogroms du passé étaient menés par des communautés dominantes, avec l’assentiment des autorités, contre des populations juives, minoritaires et dominées. Ce cas de figure n’est pas applicable au 7 octobre. Les auteurs du carnage n’étaient pas en position dominante et ne savaient sans doute pas ce qu’est un pogrom. Ils sont d’ailleurs nombreux à y avoir laissé leur peau. Selon « Times of Israël » le 11 novembre 2023« 1 500 terroristes auraient été tués par les forces de l’attaque et de la riposte qui a suivi ». Ces hommes se sont déchaînés contre ceux qu’ils appellent tantôt « les forces occupantes », tantôt « les Israéliens », tantôt « les juifs ». Cette dernière appellation est insupportable. Il faut tout de même l’interroger. A partir du moment où l’on crée un « Etat pour les Juifs », on crée fatalement de la confusion au plan du langage et de la pensée. Il ne s’agit pas d’entériner l’amalgame, il s’agit de le comprendre si on veut l’affronter et un jour le résoudre....                          Le 7 octobre s’inscrit dans le cadre d’une effroyable dégradation régionale. Puisqu’il est impossible de tous les citer ici, en voici un déroulé succinct sur deux espaces limités : le Liban et la Palestine. Le massacre de Damour commis le 20 janvier 1976 par des milices palestiniennes contre des Libanais chrétiens. Pour la plupart des civils. Plusieurs centaines, parmi lesquels une trentaine de femmes et d’enfants égorgés. Celui de la Quarantaine, commis durant les mêmes quarante-huit heures par des milices chrétiennes contre des populations civiles palestiniennes, kurdes, bédouines ainsi que libanaises. En ont résulté des milliers de morts. Le quartier fut rasé.                                                                  Huit mois plus tard, en août 1976, des miliciens chrétiens détruisent le camp de Tall el-Zaatar, faisant à nouveau plus de 1 000 morts. Les oreilles des cadavres étaient collectées par des malades. Six ans plus tard, du 16 au 18 septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila, commis contre des réfugiés palestiniens par des milices chrétiennes dans une région sous pleine autorité israélienne, aurait fait entre 700 et 3 500 victimes. Femmes, enfants, vieillards, tout y passe.                              Prenons, pour gagner en visibilité, des dates lointaines : 1948. Le massacre de Deir Yassin perpétré par des combattants de l’Irgoun de Menahem Begin. Le village est vidé de ses habitants palestiniens. Hannah Arendt, Albert Einstein et bien d’autres s’en indignent dans le « New York Times » du 4 décembre 1948. 1953 : c’est l’année où des Palestiniens armés entrent dans le kibboutz Mishmar Ayalon et lancent une grenade sur une maison, tuant une femme et ses deux fils. Quatre mois plus tard, Ariel Sharon lance l’opération Shoshana, dite de représailles, contre le village de Qibya, en Cisjordanie. Soixante-dix civils y sont tués. Les deux tiers sont des femmes et des enfants. Les séquences et leur cruauté ne sont pas sans rappeler la tragédie du mois d’octobre dernier. Avec une même constante : les victimes sont innocentes de part et d’autre. Aucune consolation n’est à trouver dans la rivalité de la douleur. C’est la même. Ni dans le vocabulaire : les formes et les degrés de la haine sont sans mesures. La seule mesure qui vaille, c’est l’humanité. L’universelle. Celle qui ne connaît ni couleur de peau, ni frontière. Celle qui n’argumente ni ne détourne les yeux face au regard terrifié d’un enfant.                                                                                                                                               L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre. Dans « Haaretz » le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Netanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al Mawasi – le lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés – la densité sera d’à peu près 62 500 personnes par kilomètre carré.  » Cela signifiera, précise-t-elle que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. C’est dire si le « terrorisme » voyage tragiquement bien d’un individu, d’un peuple, d’une communauté à l’autre. C’est dire s’il peut prendre ou s’éteindre comme un feu, selon les rapports de forces politiques. C’est ce potentiel d’extinction qu’il faut imaginer pour faire avancer les pions de la paix. Revenons donc au débat tel qu’il s’enlise depuis des décennies. Plus exactement : depuis 1948. Beaucoup de juifs s’inquiétaient, avant et après cette date, de la création d’un Etat pour leur peuple dans un environnement étranger, voire hostile. Einstein, Freud, Aron, Benjamin et bien d’autres l’ont écrit en toutes lettres. Je crois pouvoir dire que si j’avais été juive, j’aurais pensé comme eux. Comment faire à présent pour que le peuple israélien puisse vivre en sécurité ? Comment faire pour que cette sécurité ne confie pas son sort aux seuls intérêts communs des régimes des monarchies pétrolières, de leurs clients et de l’économie israélienne ?  Le fond du problème, on le voit et à quel prix, ne se règle ni par les armes ni par l’argent. Si l’on veut traiter efficacement – c’est-à-dire sans intimidations et sans tabous – de cette plaie ouverte qu’est devenue « la terre sainte » et, autour d’elle, la région tout entière, il est indispensable d’en finir avec la rhétorique du déni. La méthode qui consiste notamment à qualifier d’antisémite quiconque s’oppose à la politique d’Israël est un mode de terrorisme intellectuel qui ne cesse d’épaissir la haine et de flinguer le dialogue.                                                                                                                                                             Infliger la même insulte à quiconque ose évoquer le pouvoir de lobbys pro-israéliens, tel que AIPAC aux Etats-Unis, relève de la même incohérence. On ne peut pas disposer de si considérables moyens de pression et demander à ceux qui en subissent les effets d’en ignorer la provenance. Quelle est la logique qui consiste à investir des millions dans des entreprises de propagande et à interdire qu’il en soit fait état ? Pourquoi le mot lobby serait-il présent dans le dictionnaire s’il est interdit de s’en servir dans une phrase ? Toutes ces descentes de police dans le langage font l’affaire des antisémites – leur nombre grandit de jour en jour – et frappent de censure, donc de lâcheté, plus d’un intellectuel.                                                                            Le sionisme et l’antisionisme sont par ailleurs des mots qui ne veulent plus rien dire. Cette page de l’histoire est tournée. Les Israéliens sont face au défi d’une nouvelle représentation de leur présence dans la région. Les Etats sont des solutions techniques. Il en faut. C’est une évidence. Mais la survie des peuples dans cette région brûlée ne passera pas par le rapport de force militaire. Il a prouvé son échec à répétition. Elle passe désormais par la découverte de nouveaux signaux de reconnaissance. Ceux-ci ne pourront émerger que dans le cadre d’un vaste mouvement de refondation au sein duquel nier l’existence de l’autre, rêver sa mort, cessera de ressembler à un exutoire.                                                                                                   Le Palestinien, Bassam Aramin, et l’Israélien, Rami Elhanan, ayant chacun perdu une fille dans le conflit, ont beaucoup à nous apprendre à ce sujet. Ils ont vécu et formulé, à eux deux, le vrai processus de la paix. Celui qui parvient à créer de l’altérité à partir d’un deuil inconsolable. Voilà, en peu de mots, ce que nous sommes tous appelés à faire dans cette partie du monde si nous voulons que nos malheurs et nos pertes servent d’engrais à l’avenir.   L’atrocité du 7 octobre ne constitue pas un événement isolable, sur le plan de l’histoire régionale. Elle est le résultat abominable de deux phénomènes : 1) la cécité d’une majorité d’Israéliens, entretenue par le vieil allié américain et par les nouveaux amis arabes qui, au mépris des faits, se sont tranquillement abrités derrière le diktat du fait accompli. Les Israéliens ont cru dans leur majorité qu’ils pouvaient vivre, commercer et danser normalement pendant qu’à leur porte un peuple nié par eux, écrasé, spolié de tous ses droits, n’y trouverait rien à redire ; 2) la Palestine n’a pas mieux réussi que les pays arabes voisins à se doter de pouvoirs capables de penser la libération des peuples. Ils ont choisi la corruption, l’abus, la violence.                                                              Nous en sommes maintenant au point où avoir peur et faire peur ne fait plus qu’un dans toutes les têtes. Deux urgences concrètes s’imposent : arrêter le feu et renverser les pouvoirs en place de part et d’autre. Non par les armes, mais par une pression massive du dedans et du dehors. Il faut pour cela que les consciences anesthésiées se réveillent. A commencer par les plus décisives : les israéliennes. Qu’elles cessent d’avaliser, ne serait-ce qu’au nom de leur survie et de la libération des otages, un régime barbare ; qu’elles réclament sa chute, qu’elles entendent les appels au secours désespérés de ceux qui vivent et travaillent à Gaza. Il n’y est plus seulement question d’hécatombe et d’intolérables souffrances, il y est question de l’enfer." [Par Dominique Eddé _ souligné par moi.]                        _____________

vendredi 15 mars 2024

Paroles libres

Au coeur de la tragédie à Gaza

                                 De la famine et des exactions qui s'y déroulent 

            Ce fut un débat intense et courageux. Des paroles échangées, pas toujours convergentes, là où la communication semble devenue impossible  Dans l'émission la Grande Librairie, sur la 5, Augustin Trapenard  a organisé une rencontre exceptionnelle entre Delphine Horvilleur et Dominique Eddé pour évoquer la situation au Proche-Orient. Toutes deux s'interrogent sur la possibilité de maintenir le dialogue au milieu du chaos

    Dominique Eddé est une écrivaine libanaise bien connue, ayant une vision historique lui permettant  de juger les événements avec un certain recul, se référant parfois à l'écrivain israëlien Amos Oz, qui ne ménageait pas ses mots sur certaines orientations politiques de son pays, notamment dans son ouvrage:  Histoire d'amour et de ténèbres.    __Penser l'après..._                                                 Dominique Eddé parlait d'éradication en cours à Gaza, dont la condamnation commence à faire l'unanimité: " " Plusieurs dizaines de milliers de morts à Gaza, en l’espace de quatre mois, sur un territoire de 360 km2. 50 à 60 % de bâtiments détruits. Un nombre incalculable de cadavres sous les décombres. Des milliers de blessés privés d’hôpitaux, amputés sans anesthésie, parfois sur des trottoirs. Des dizaines de médecins de tous pays, tous horizons, affirmant qu’il ne s’agit pas d’une guerre mais d’un projet d’anéantissement. Des centaines de milliers de Gazaouis sur les routes. Ces chiffres ahurissants n’agissent pas. Les images non plus. Il suffit pourtant de les voir trembler de peur, de froid, de faim, se traîner hagards, en troupeaux – comme des animaux, on nous avait prévenus – d’une zone, d’une tente à l’autre, de les écouter supplier Dieu, de lire dans leurs yeux le peu qu’ils peuvent encore, pour comprendre qu’il y a pire que de perdre la vie, c’est de continuer à vivre sans elle. Ajoutez à leur deuil et à leur effroi le poids de leurs mémoires. Pour les plus vieux : soixante-quinze ans d’exil, de dépossession, d’humiliations. De promesses non tenues. Pour les jeunes : les wagons des ans accrochés au même train. Au même déni, à la même solitude. Pourquoi, comment cela est-il de l’ordre du possible ? Quel esprit informé peut encore supposer un instant qu’il s’agit d’une guerre contre le Hamas ? A-t-on conscience en Europe, en France en particulier, que l’on est en train de pousser l’humanité dans le vide ?                                                                                                                         Revenons, pour essayer de réfléchir, à la date funeste du 7 octobre. Sur le territoire d’Israël qui était, rappelons-le, la Palestine au début du siècle dernier, une troupe de Palestiniens armés, enragés, ont perpétré un effroyable massacre. Selon les estimations, 700 à 1 290 Israéliens ont été tués, parmi lesquels des centaines de soldats, policiers, secouristes. Du jamais vu dans l’histoire d’Israël. Deux cent quarante personnes ont été prises en otage. Les familles, les proches des otages vivent un calvaire sans nom. Le pays est sous le choc. Le monde entier. L’horreur de cette journée sanglante est vécue par les Israéliens et par un bon nombre de juifs dans le monde comme « le plus grand pogrom » depuis la Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de l’histoire abominable qui habite et hante les mémoires, cela se comprend. Cela ne doit pas nous empêcher de voir autre chose.                                                    ___Les pogroms du passé étaient menés par des communautés dominantes, avec l’assentiment des autorités, contre des populations juives, minoritaires et dominées. Ce cas de figure n’est pas applicable au 7 octobre. Les auteurs du carnage n’étaient pas en position dominante et ne savaient sans doute pas ce qu’est un pogrom. Ils sont d’ailleurs nombreux à y avoir laissé leur peau. Selon « Times of Israël » le 11 novembre 2023« 1 500 terroristes auraient été tués par les forces de l’attaque et de la riposte qui a suivi ». Ces hommes se sont déchaînés contre ceux qu’ils appellent tantôt « les forces occupantes », tantôt « les Israéliens », tantôt « les juifs ». Cette dernière appellation est insupportable. Il faut tout de même l’interroger. A partir du moment où l’on crée un « Etat pour les Juifs », on crée fatalement de la confusion au plan du langage et de la pensée. Il ne s’agit pas d’entériner l’amalgame, il s’agit de le comprendre si on veut l’affronter et un jour le résoudre.                                                                                                                                       Plusieurs dizaines de milliers de morts à Gaza, en l’espace de quatre mois, sur un territoire de 360 km2. 50 à 60 % de bâtiments détruits. Un nombre incalculable de cadavres sous les décombres. Des milliers de blessés privés d’hôpitaux, amputés sans anesthésie, parfois sur des trottoirs. Des dizaines de médecins de tous pays, tous horizons, affirmant qu’il ne s’agit pas d’une guerre mais d’un projet d’anéantissement. Des centaines de milliers de Gazaouis sur les routes. Ces chiffres ahurissants n’agissent pas. Les images non plus. Il suffit pourtant de les voir trembler de peur, de froid, de faim, se traîner hagards, en troupeaux – comme des animaux, on nous avait prévenus – d’une zone, d’une tente à l’autre, de les écouter supplier Dieu, de lire dans leurs yeux le peu qu’ils peuvent encore, pour comprendre qu’il y a pire que de perdre la vie, c’est de continuer à vivre sans elle.                                                                                                                          Ajoutez à leur deuil et à leur effroi le poids de leurs mémoires. Pour les plus vieux : soixante-quinze ans d’exil, de dépossession, d’humiliations. De promesses non tenues. Pour les jeunes : les wagons des ans accrochés au même train. Au même déni, à la même solitude. Pourquoi, comment cela est-il de l’ordre du possible ? Quel esprit informé peut encore supposer un instant qu’il s’agit d’une guerre contre le Hamas ? A-t-on conscience en Europe, en France en particulier, que l’on est en train de pousser l’humanité dans le vide ?                                                                                     Prenons, pour gagner en visibilité, des dates lointaines : 1948. Le massacre de Deir Yassin perpétré par des combattants de l’Irgoun de Menahem Begin. Le village est vidé de ses habitants palestiniens. Hannah Arendt, Albert Einstein et bien d’autres s’en indignent dans le « New York Times » du 4 décembre 1948. 1953 : c’est l’année où des Palestiniens armés entrent dans le kibboutz Mishmar Ayalon et lancent une grenade sur une maison, tuant une femme et ses deux fils. Quatre mois plus tard, Ariel Sharon lance l’opération Shoshana, dite de représailles, contre le village de Qibya, en Cisjordanie. Soixante-dix civils y sont tués. Les deux tiers sont des femmes et des enfants. Les séquences et leur cruauté ne sont pas sans rappeler la tragédie du mois d’octobre dernier. Avec une même constante : les victimes sont innocentes de part et d’autre. Aucune consolation n’est à trouver dans la rivalité de la douleur. C’est la même. Ni dans le vocabulaire : les formes et les degrés de la haine sont sans mesures. La seule mesure qui vaille, c’est l’humanité. L’universelle. Celle qui ne connaît ni couleur de peau, ni frontière. Celle qui n’argumente ni ne détourne les yeux face au regard terrifié d’un enfant.                                                                       L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre. Dans « Haaretz » le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Netanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al Mawasi – le lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés – la densité sera d’à peu près 62 500 personnes par kilomètre carré.  » Cela signifiera, précise-t-elle que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. C’est dire si le « terrorisme » voyage tragiquement bien d’un individu, d’un peuple, d’une communauté à l’autre. C’est dire s’il peut prendre ou s’éteindre comme un feu, selon les rapports de forces politiques. C’est ce potentiel d’extinction qu’il faut imaginer pour faire avancer les pions de la paix. Revenons donc au débat tel qu’il s’enlise depuis des décennies.....                                                     Revenons, pour essayer de réfléchir, à la date funeste du 7 octobre. Sur le territoire d’Israël qui était, rappelons-le, la Palestine au début du siècle dernier, une troupe de Palestiniens armés, enragés, ont perpétré un effroyable massacre. Selon les estimations, 700 à 1 290 Israéliens ont été tués, parmi lesquels des centaines de soldats, policiers, secouristes. Du jamais vu dans l’histoire d’Israël. Deux cent quarante personnes ont été prises en otage. Les familles, les proches des otages vivent un calvaire sans nom. Le pays est sous le choc. Le monde entier. L’horreur de cette journée sanglante est vécue par les Israéliens et par un bon nombre de juifs dans le monde comme « le plus grand pogrom » depuis la Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de l’histoire abominable qui habite et hante les mémoires, cela se comprend. Cela ne doit pas nous empêcher de voir autre chose.                                                                                                                                         Les pogroms du passé étaient menés par des communautés dominantes, avec l’assentiment des autorités, contre des populations juives, minoritaires et dominées. Ce cas de figure n’est pas applicable au 7 octobre. Les auteurs du carnage n’étaient pas en position dominante et ne savaient sans doute pas ce qu’est un pogrom. Ils sont d’ailleurs nombreux à y avoir laissé leur peau. Selon « Times of Israël » le 11 novembre 2023« 1 500 terroristes auraient été tués par les forces de l’attaque et de la riposte qui a suivi ». Ces hommes se sont déchaînés contre ceux qu’ils appellent tantôt « les forces occupantes », tantôt « les Israéliens », tantôt « les juifs ». Cette dernière appellation est insupportable. Il faut tout de même l’interroger. A partir du moment où l’on crée un « Etat pour les Juifs », on crée fatalement de la confusion au plan du langage et de la pensée. Il ne s’agit pas d’entériner l’amalgame, il s’agit de le comprendre si on veut l’affronter et un jour le résoudre....                          Le 7 octobre s’inscrit dans le cadre d’une effroyable dégradation régionale. Puisqu’il est impossible de tous les citer ici, en voici un déroulé succinct sur deux espaces limités : le Liban et la Palestine. Le massacre de Damour commis le 20 janvier 1976 par des milices palestiniennes contre des Libanais chrétiens. Pour la plupart des civils. Plusieurs centaines, parmi lesquels une trentaine de femmes et d’enfants égorgés. Celui de la Quarantaine, commis durant les mêmes quarante-huit heures par des milices chrétiennes contre des populations civiles palestiniennes, kurdes, bédouines ainsi que libanaises. En ont résulté des milliers de morts. Le quartier fut rasé.                                                                  Huit mois plus tard, en août 1976, des miliciens chrétiens détruisent le camp de Tall el-Zaatar, faisant à nouveau plus de 1 000 morts. Les oreilles des cadavres étaient collectées par des malades. Six ans plus tard, du 16 au 18 septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila, commis contre des réfugiés palestiniens par des milices chrétiennes dans une région sous pleine autorité israélienne, aurait fait entre 700 et 3 500 victimes. Femmes, enfants, vieillards, tout y passe.                              Prenons, pour gagner en visibilité, des dates lointaines : 1948. Le massacre de Deir Yassin perpétré par des combattants de l’Irgoun de Menahem Begin. Le village est vidé de ses habitants palestiniens. Hannah Arendt, Albert Einstein et bien d’autres s’en indignent dans le « New York Times » du 4 décembre 1948. 1953 : c’est l’année où des Palestiniens armés entrent dans le kibboutz Mishmar Ayalon et lancent une grenade sur une maison, tuant une femme et ses deux fils. Quatre mois plus tard, Ariel Sharon lance l’opération Shoshana, dite de représailles, contre le village de Qibya, en Cisjordanie. Soixante-dix civils y sont tués. Les deux tiers sont des femmes et des enfants. Les séquences et leur cruauté ne sont pas sans rappeler la tragédie du mois d’octobre dernier. Avec une même constante : les victimes sont innocentes de part et d’autre. Aucune consolation n’est à trouver dans la rivalité de la douleur. C’est la même. Ni dans le vocabulaire : les formes et les degrés de la haine sont sans mesures. La seule mesure qui vaille, c’est l’humanité. L’universelle. Celle qui ne connaît ni couleur de peau, ni frontière. Celle qui n’argumente ni ne détourne les yeux face au regard terrifié d’un enfant.                                                                                                                                               L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre. Dans « Haaretz » le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Netanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al Mawasi – le lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés – la densité sera d’à peu près 62 500 personnes par kilomètre carré.  » Cela signifiera, précise-t-elle que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. C’est dire si le « terrorisme » voyage tragiquement bien d’un individu, d’un peuple, d’une communauté à l’autre. C’est dire s’il peut prendre ou s’éteindre comme un feu, selon les rapports de forces politiques. C’est ce potentiel d’extinction qu’il faut imaginer pour faire avancer les pions de la paix. Revenons donc au débat tel qu’il s’enlise depuis des décennies. Plus exactement : depuis 1948. Beaucoup de juifs s’inquiétaient, avant et après cette date, de la création d’un Etat pour leur peuple dans un environnement étranger, voire hostile. Einstein, Freud, Aron, Benjamin et bien d’autres l’ont écrit en toutes lettres. Je crois pouvoir dire que si j’avais été juive, j’aurais pensé comme eux. Comment faire à présent pour que le peuple israélien puisse vivre en sécurité ? Comment faire pour que cette sécurité ne confie pas son sort aux seuls intérêts communs des régimes des monarchies pétrolières, de leurs clients et de l’économie israélienne ?  Le fond du problème, on le voit et à quel prix, ne se règle ni par les armes ni par l’argent. Si l’on veut traiter efficacement – c’est-à-dire sans intimidations et sans tabous – de cette plaie ouverte qu’est devenue « la terre sainte » et, autour d’elle, la région tout entière, il est indispensable d’en finir avec la rhétorique du déni. La méthode qui consiste notamment à qualifier d’antisémite quiconque s’oppose à la politique d’Israël est un mode de terrorisme intellectuel qui ne cesse d’épaissir la haine et de flinguer le dialogue.                                                                                                                                                             Infliger la même insulte à quiconque ose évoquer le pouvoir de lobbys pro-israéliens, tel que AIPAC aux Etats-Unis, relève de la même incohérence. On ne peut pas disposer de si considérables moyens de pression et demander à ceux qui en subissent les effets d’en ignorer la provenance. Quelle est la logique qui consiste à investir des millions dans des entreprises de propagande et à interdire qu’il en soit fait état ? Pourquoi le mot lobby serait-il présent dans le dictionnaire s’il est interdit de s’en servir dans une phrase ? Toutes ces descentes de police dans le langage font l’affaire des antisémites – leur nombre grandit de jour en jour – et frappent de censure, donc de lâcheté, plus d’un intellectuel.                                                                            Le sionisme et l’antisionisme sont par ailleurs des mots qui ne veulent plus rien dire. Cette page de l’histoire est tournée. Les Israéliens sont face au défi d’une nouvelle représentation de leur présence dans la région. Les Etats sont des solutions techniques. Il en faut. C’est une évidence. Mais la survie des peuples dans cette région brûlée ne passera pas par le rapport de force militaire. Il a prouvé son échec à répétition. Elle passe désormais par la découverte de nouveaux signaux de reconnaissance. Ceux-ci ne pourront émerger que dans le cadre d’un vaste mouvement de refondation au sein duquel nier l’existence de l’autre, rêver sa mort, cessera de ressembler à un exutoire.                                                                                                   Le Palestinien, Bassam Aramin, et l’Israélien, Rami Elhanan, ayant chacun perdu une fille dans le conflit, ont beaucoup à nous apprendre à ce sujet. Ils ont vécu et formulé, à eux deux, le vrai processus de la paix. Celui qui parvient à créer de l’altérité à partir d’un deuil inconsolable. Voilà, en peu de mots, ce que nous sommes tous appelés à faire dans cette partie du monde si nous voulons que nos malheurs et nos pertes servent d’engrais à l’avenir.   L’atrocité du 7 octobre ne constitue pas un événement isolable, sur le plan de l’histoire régionale. Elle est le résultat abominable de deux phénomènes : 1) la cécité d’une majorité d’Israéliens, entretenue par le vieil allié américain et par les nouveaux amis arabes qui, au mépris des faits, se sont tranquillement abrités derrière le diktat du fait accompli. Les Israéliens ont cru dans leur majorité qu’ils pouvaient vivre, commercer et danser normalement pendant qu’à leur porte un peuple nié par eux, écrasé, spolié de tous ses droits, n’y trouverait rien à redire ; 2) la Palestine n’a pas mieux réussi que les pays arabes voisins à se doter de pouvoirs capables de penser la libération des peuples. Ils ont choisi la corruption, l’abus, la violence.                                                              Nous en sommes maintenant au point où avoir peur et faire peur ne fait plus qu’un dans toutes les têtes. Deux urgences concrètes s’imposent : arrêter le feu et renverser les pouvoirs en place de part et d’autre. Non par les armes, mais par une pression massive du dedans et du dehors. Il faut pour cela que les consciences anesthésiées se réveillent. A commencer par les plus décisives : les israéliennes. Qu’elles cessent d’avaliser, ne serait-ce qu’au nom de leur survie et de la libération des otages, un régime barbare ; qu’elles réclament sa chute, qu’elles entendent les appels au secours désespérés de ceux qui vivent et travaillent à Gaza. Il n’y est plus seulement question d’hécatombe et d’intolérables souffrances, il y est question de l’enfer." [Par Dominique Eddé _ souligné par moi.]                        _____________

 __On pourra compléter par l'éclairage de Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Tel Aviv.  Notamment ici.                                _________________