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mercredi 8 janvier 2025

Echec?

En partie victime de lui-même...


    Point de vue d'Outre Manche:

                   "Lors de la première élection d’Emmanuel Macron au printemps 2017 , on nous a dit qu’il était l’avenir du pluralisme libéral. La BBC a déclaré que sa victoire était « un rejet de la vague populiste et anti-establishment » de l’époque. Il était « le prochain dirigeant de l’Europe » selon la couverture du magazine Time. The Economist est allé plus loin. Sa couverture demandait s’il était le « sauveur » de l’Europe et déclarait qu’il organisait une révolution de la politique démocratique « sans pique ni fourche ».                                                               Sept ans plus tard, la « révolution » « pacifique » et « démocratique » de Macron est en ruine, alors que le président peine à traverser une crise politique qu’il a lui-même provoquée. En juin, il a convoqué des élections législatives inutiles, les a perdues et a refusé de reconnaître sa défaite. Au cours de l’été, la France a traversé la deuxième plus longue période sans gouvernement de son histoire récente. Le gouvernement résultant dirigé par Michel Barnier n’a pu survivre aussi longtemps que grâce à un pacte avec l’extrême droite , avant de s’effondrer après une motion de censure tenue le 4 décembre. Bien que Macron ait désormais nommé François Bayrou au poste de Premier ministre, on ne voit pas bien comment cela résout le problème fondamental selon lequel le président et son programme sont largement détestés dans le pays et largement contestés au Parlement.                                                                                                                                                 Le bilan du macronisme explique sa série de défaites. Lorsqu’il a pris ses fonctions, le déficit de la France était de 2,6 % du PIB, en octobre 2024, il était de 6,2 % . Qui ont bénéficié d’une telle prodigalité ? Ce ne sont certainement pas les élèves des écoles publiques et leurs professeurs stressés qui doivent travailler avec les classes les plus nombreuses d’Europe . Ce ne sont pas non plus les personnes de plus en plus nombreuses qui vivent dans des « déserts médicaux », où l’accès aux médecins ou aux chirurgiens est insuffisant. Les ultra-riches, en revanche, s’en sortent très bien, les quatre plus grandes fortunes françaises ayant augmenté de 87 % depuis 2020 selon Oxfam . La macronomie ressemble à la trussonomie au ralenti. Il s’agissait d’un programme de réductions d’impôts non financées pour les riches dont les macronistes pensaient à tort qu’il augmenterait l’activité économique et donc les recettes fiscales. Selon le propre gourou de l’économie de Macron , « ce n’était pas une mauvaise stratégie, mais elle n’a pas fonctionné ».


Si son bilan économique contredit le discours selon lequel Macron était le candidat de l’innovation et de la bonne santé financière, son bilan social et politique démontre que la révolution macronienne n’était ni pacifique, ni particulièrement démocratique, et remet en question les étiquettes de « libéral » et de « centriste », si souvent appliquées au président français. Les violences policières se sont nettement aggravées sous Macron, le nombre de balles tirées et de personnes tuées par la police étant de plus en plus faible , tandis que le nombre de balles en caoutchouc tirées sur la foule a explosé. Il a également contribué à normaliser l’extrême droite, en mettant en avant leurs thèmes de prédilection, en utilisant leur langage et en faisant passer une loi sur l’immigration que Marine Le Pen a saluée comme une « victoire idéologique ».                                                   En plus de cela, Macron a gouverné de manière de plus en plus antidémocratique, en faisant passer des mesures extrêmement impopulaires en utilisant l'article 49.3 de la Constitution pour faire passer des lois sans vote parlementaire, et en essayant d'exclure du gouvernement l'alliance de gauche du Nouveau Front populaire (NPF), bien qu'elle ait remporté le plus de sièges aux élections législatives de cet été. L'activiste Ugo Palheta écrit sur le processus de fascisation de la société française alors que des parties des médias , de la fonction publique et de l'élite des affaires se radicalisent vers la droite. Macron a facilement contribué à ce processus, l'extrême droite obtenant ses meilleurs résultats électoraux de son histoire cet été.                  Macron s’est récemment battu pour tenter de garder en France la série à succès de Netflix Emily in Paris. C’est une quête absurde à juste titre. Emily in Paris, comme les Jeux olympiques d’été, est une image fantasmée de la France que Macron veut gouverner et qu’il entend créer. Mais le sujet archétypique de la France de Macron n’est pas Emily, l’habitante d’une nation de startups habitée exclusivement par les riches et les sexy, mais plutôt Vanessa Langard, une manifestante gilet jaune que j’ai rencontrée récemment. Langard était décoratrice et a dû prendre un deuxième emploi pour aider à payer les soins de sa grand-mère. Langard a été touchée au visage et rendue aveugle par une balle en caoutchouc lors d’une manifestation en décembre 2018. Lorsque nous avons parlé, elle était désemparée, sanglotant en décrivant sa colère face au refus de l’État français de la désigner comme victime de violences policières, et la façon dont sa mère commente qu’elle est devenue plus calme depuis l’agression.  La vie de Vanessa nous montre les effets du macronisme en miniature. Elle a été prise dans la répression de la dissidence et aveuglée par les armes de plus en plus militaristes que l’État déploie contre ses citoyens. Aujourd’hui âgée de 40 ans, elle est incapable de travailler et vit des maigres allocations versées aux personnes handicapées en France, l’une des centaines de milliers de personnes poussées dans la précarité sous Macron . Elle a besoin de soins et dépend donc d’un système de santé de plus en plus tendu que le gouvernement veut encore réduire. Elle fait partie des 56 % de Français qui déclarent que la vie est devenue plus difficile en raison de faibles revenus et de la hausse des coûts, des 85 % de personnes qui craignent que le prochain budget ait un impact négatif sur leur situation financière et des 77 % qui comprennent que cela est le résultat de décisions politiques.                                                                Macron a encore deux ans avant les prochaines élections, mais il ne semble pas vouloir changer de cap. Au cours de l’été, Libération a révélé qu’une série de réunions secrètes entre des macronistes et des membres du Rassemblement national (extrême droite), organisées par le proche conseiller de Macron, Thierry Solère, avaient contribué à normaliser davantage les relations entre eux. Edouard Philippe, allié de Macron et successeur potentiel, aurait déclaré à Marine Le Pen qu’il souhaitait que les prochaines élections soient une compétition « projet contre projet » sans « critique morale ».                                                               Le fait que son porte-étendard pro-UE soit devenu comme le roi Lear, aveuglé par le narcissisme et abandonnant volontairement le royaume à une force destructrice qu’il a contribué à créer, n’augure rien de bon pour le libéralisme. Macron nous offre une leçon concrète sur l’épuisement du libéralisme. Lorsque la forme et l’apparence du libéralisme demeurent, mais que son contenu et ses valeurs sont évacués, ce qui reste est une chose creuse et fragile. Il devient incapable d’améliorer la vie de quiconque hormis les riches, incapable de répondre à des faits dérangeants tels que des résultats électoraux décevants, incapable d’articuler ne serait-ce qu’une critique morale de l’extrême droite qui cherche à l’usurper, et incapable politiquement d’arrêter sa montée. Le macronisme a échoué."

  • Oliver Haynes est journaliste   __________________________

samedi 26 mars 2022

L' essence du macronisme

 Au bons soins du marché

                                       Un marché qui ne marche plus, dans le cadre d'un néo-libéralisme à géométrie variable, mais chimiquement pur, où la finance devient centrale, dans une économie encore hybride, où l'Etat s'efface de plus en plus, progressivement "détricoté"...depuis les années 80, début du conte de fée libéral.

                 ___Point de vue: ".... Il faut (donc) saluer la publication en février 2022 de deux ouvrages qui tentent de faire un premier bilan à chaud des années 2017-2022 en respectant les contraintes de la vie académique. Le premier est le fruit d’un travail collectif dirigé par Bernard Dolez, Anne-Cécile Douillet, Julien Fretel, et Rémi Lefebvre, L’entreprise Macron à l’épreuve du pouvoir (PUG/UGA Editions, Fontaine/Grenoble).                         _____En rassemblant pas moins de 29 spécialistes, l’ouvrage ambitionne d’établir un bilan de l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron et sa majorité. Le second, Les politiques sociales sous Macron (PUG/UGA Editions, Fontaine/Grenoble) résulte au contraire de l’enquête menée par un seul chercheur, Mehdi Arrignon. Ce dernier se focalise sur les seules politiques sociales, à la fois à travers les statistiques disponibles, les changements législatifs et réglementaires en la matière, et des entretiens avec des acteurs de ces dernières du haut en bas de la hiérarchie politico-administrative.         Pour ce qui concerne les politiques publiques proprement dites (en laissant ici de côté les aspects électoraux et partisans aussi traités par l’ouvrage collectif), les deux ouvrages se rejoignent dans leur diagnostic : le macronisme des années 2017-2022 fut bel et bien un néo-libéralisme.   


                                                              Rappelons que le néo-libéralisme, c’est 
cette doctrine, énoncée par exemple par Milton Friedman ou Friedrich Hayek dès les années 1960, qui entend mettre la puissance de l’État au service du développement harmonieux de tous les marchés pour atteindre les optima sociaux désirables, que ce soit une meilleure santé, une meilleure éducation, une bonne retraite ou du travail pour tous.    De cette idéologie bien présente dans les discours de Margaret Thatcher (and Co) ou de Ronald Reagan dans les années 1980, on ne trouve certes guère de trace aussi directe dans les discours tenus depuis 2017 par Emmanuel Macron ou ses proches, tous les auteurs ici cités en sont d’accord.      Le macronisme se présente lui-même, soit comme un pragmatisme qui applique au cas par cas les bonnes solutions aux problèmes rencontrés, soit comme un élan modernisateur qui ne dépend d’aucune idéologie autre qu’un vague progressisme. Seule la technophilie, l’idée d’un salut par l’innovation, distingue alors vraiment le macronisme.       Tous les auteurs cités s’accordent cependant sur le fait que les changements ou inflexions de politiques publiques entre 2017 et 2022 sont toujours allés dans la direction qu’indique depuis des décennies désormais la boussole néo-libérale : plus de marchés ou plus de poids donné aux forces du marché (entreprises, concurrence, innovation) et moins de sources structurelles de dépenses publiques pour permettre des baisses d’impôt sur les « premiers de cordées » (en particulier moins de dépenses sociales dites « passives » d’indemnisation, comme celles du chômage).                                                                                                                                                    Rappelons parmi les grandes décisions d’Emmanuel Macron la suppression de l’ISF (Impôt de solidarité sur la fortune) au nom de la théorie dite du « ruissellement » selon laquelle la moindre imposition des plus riches amène à plus d’investissements et donc à plus d’emplois et à une élévation à terme du niveau de vie des plus pauvres. Ou encore la baisse des APL de cinq euros par foyer au nom de la lutte contre la rente foncière censée capter à son seul profit les subventions publiques aux loyers des plus modestes.     Les diverses crises qu’a connues le mandat d’Emmanuel Macron (« gilets jaunes », Covid et désormais l’invasion russe de l’Ukraine) ont pu donner l’impression que les décisions prises au jour le jour s’éloignaient de cette intention fondamentale, avec le désormais célèbre « quoi qu’il en coûte ». Les auteurs montrent plutôt qu’Emmanuel Macron et ses proches ont su à chaque fois céder sur l’accessoire pour préserver l’essentiel.     Quel est cet essentiel ? En matière économique et sociale, c’est à une priorité au « retour au travail » de tous que l’on assiste depuis 2017. Comme le montre Mehdi Arrignon, dans son chapitre 14, « Justice sociale : les conceptions implicites » (p. 199-208), c’est de fait à un retournement complet de l’idée même de protection sociale que l’on assiste.     Il s’agit de forcer tout un chacun à devenir économiquement autonome de toute aide publique, à prendre des risques, à « traverser la rue ».                                                                                                          Les diverses réformes étudiées par M. Arrignon vont en effet toutes dans ce sens : faire du retour au travail rémunéré la solution unique à tous les problèmes rencontrés par les individus.       Les contributions rassemblées dans l’ouvrage collectif portant sur d’autres politiques publiques (sans pouvoir les couvrir toutes cependant) dressent le même diagnostic : sur la politique du logement laissée aux bons soins du marché (Sylvie Fol, Matthieu Gimat, Yoan Miot), sur la fiscalité favorisant les hauts revenus issus du capital mobilier (Kevin Bernard, Camille Herlin-Giret), sur la politique territoriale misant sur l’autonomie de territoires mis en concurrence (Eleanor Breton, Patrick Le Lidec), sur la santé contrainte par un corset financier d’acier trempé (Frédéric Pierru), sur le sort des grandes réformes (retraites, assurances chômage, etc.) maintenues de fait pendant les crises des « gilets jaunes » et du Covid (Rafael Cos, Fabien Escalona).         Le néo-libéralisme demeure au cœur des décisions, à la fois sous son aspect financier, sous la priorité qu’il donne aux marchés et aux entreprises, et enfin pour responsabiliser chacun de son propre sort. Il est noter qu’aucune des contributions ici rassemblées ne fait allusion à un renouvellement de la réflexion au cours des années 2017-2022 de la part des acteurs aux commandes des différentes politiques étudiées. Il n’y a donc pas lieu d’attendre quelque correction de trajectoire de leur part pour les années à venir.       Cependant, tous ces auteurs insistent aussi sur la continuité de ces politiques néo-libérales avec les deux précédents quinquennats (Sarkozy, Hollande). Il n’y a donc pas véritablement rupture, pas de « révolution » telle que promise dans le livre-programme d’Emmanuel Macron de 2016, mais approfondissement d’un sillon déjà bien labouré.        Cette continuité et cet approfondissement que représente le macronisme au pouvoir, largement lié à une continuité des élites politico-administratives (hauts fonctionnaires déjà à la manœuvre dans un domaine de politique publique avant 2017 repérés par les diverses contributions des deux ouvrages cités entre 2017 et 2022, ou élus venus du Parti socialiste ou des Républicains et ralliés en 2017 ou après à Emmanuel Macron comme députés ou ministres) qui conçoivent et mettent en œuvre ces réformes, expliquent sans doute l’insatisfaction des Français face à une bonne part de ces politiques publiques, et surtout à l’égard des institutions où ces politiques publiques sont décidées.      Selon les données du Baromètre de la confiance politique, l’enquête régulière menée par le CEVIPOF), jamais aucune institution politique nationale ou européenne (Président de la République, Parlement, Sénat, Conseil constitutionnel, Conseil économique social et environnemental, Union européenne) n’a dépassé depuis qu’il existe (2009), et ce jusqu’en janvier 2022, le seuil des 50 % de satisfaits (vague 13, janvier 2022).      L’insatisfaction à l’égard des pouvoirs les plus éloignés est ainsi devenu un très majeur de notre démocratie. Seuls les pouvoirs locaux (Conseil municipal, et, dans une moindre mesure, Conseil départemental et Conseil régional) recueillent encore régulièrement la confiance de plus de 50 % des Français. Quant aux partis politiques, ils représentent de longue date l’institution dans laquelle les Français ont de loin le moins confiance (21 % en janvier 2022).     Le programme en matière économique et sociale présenté par E. Macron le 17 mars 2022 en vue de sa réélection s’avère pourtant en parfaite continuité avec les décisions du quinquennat qui s’achève (retraite à 65 ans, obligation d’avoir une activité partielle pour les bénéficiaires du RSA, fusion de toutes les aides sociales, etc.).       La réélection d’Emmanuel Macron validera donc ce choix d’une « société de marché », comme aurait dit Lionel Jospin (PS) en son temps, alors qu’il refusait justement l’évolution du socialisme français vers le néo-libéralisme.        Une « société de marché » correspondrait à l’idéal néo-libéral enfin réalisé, où le devenir de chaque personne serait très strictement indexé sur sa réussite économique sur le marché. Elle correspond aussi à la volonté d’E. Macron de garantir une égalité aussi parfaite que possible des chances au départ de cette lutte pour profiter des agréments de la vie ou pour éviter ses désagréments, mais de n’offrir que des filets de sécurité les plus minimaux possibles pour les perdants de cette course. Cependant il n’est pas sûr que la pérennisation de ce nouveau modèle (anti-)social français n’accroisse pas encore la défiance d’une bonne part de la population à l’encontre de l’État, des élites, de la politique, voire même de toute autorité instituée...."       ______________________


vendredi 22 avril 2022

Pour un bilan

 Du Macronisme

            Entre balancement et triangulation. Dans la République des managers.___ Un présidentialisme vertical et jupiturien assumé,  une gestion financière néolibérale, malgré ses paradoxes,  ses adaptations contraintes, ses fluctuations opportunistes et ses contradictions.

                                     "...Quelques jours après la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, Mediapart avait tenté une auscultation du cerveau labyrinthique du nouveau président de la République, habitué à jongler aussi bien avec les références culturelles que les notes de synthèse. L’exercice avait révélé un mélange de pratique intellectuelle « khâgneuse et braconnière » ne s’embarrassant guère de cohérence ; de « pensée McKinsey » prétendant réfléchir en « diagnostic », en « process » et en « solutions » à partir d’une « esthétique de la fiche technique, synthétique et rapide, cet art appris à l’École nationale d’administration (ENA) ».        Rien qui ne puisse construire un récit et transformer le monde autrement qu’en suivant la pente dominante d’un néolibéralisme de plus en plus violent socialement.    Depuis, les ouvrages consacrés au fonctionnement d’Emmanuel Macron, du psychanalyste Roland Gori (La Nudité du pouvoir. Comprendre le moment Macron, Les Liens qui libèrent, 2018) au politologue Raphaël Llorca (La Marque Macron. Désillusions du neutre, éditions de l’Aube, 2021) se sont multipliés. Et le chef de l’État lui-même s’est mis en scène à longueur de colonnes, avec un goût prononcé pour le papier glacé et les formules méprisantes.  La tournure prise par le quinquennat ne donne guère envie de se replonger dans le cerveau en surchauffe d’un président-candidat qui a maintes fois promis de se « réinventer » sans jamais s’y atteler. Pourtant, ce qui s’y joue devrait nous soucier collectivement, tant il paraît inquiétant qu’Emmanuel Macron l’emporte le 24 avril en pensant avoir eu raison ou, pire, qu’il perde face à Marine Le Pen parce qu’il ne se sera pas rendu compte de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit. Cette surchauffe s’est encore fait sentir durant la matinale de France Culture, lundi 18 avril.                           Le président-candidat a multiplié les énormités alambiquées, renvoyant extrême droite et extrême gauche dos à dos, tout en tentant quelques appels du pied à Jean-Luc Mélenchon et ses 22 % de suffrages exprimés. Il a reconnu pour la énième fois certaines petites phrases « très maladroites », mais « décontextualisées » et explicables, selon lui, par sa propension à aller « à la rencontre du peuple » et à parler « avec des gens qui ne pensent pas comme [lui] ». Il a enfin utilisé sa rhétorique habituelle située entre la langue de bois et le « parler cash » pour justifier l’usage tout à la fois du dialogue et de la répression vis-à-vis de la contestation sociale.                                                   Interrogé sur son rapport « à la nature », il a expliqué que « chacun a ses caractéristiques ». Avant d’ajouter : « Mais moi, quand je n’ai pas une pensée structurée, j’ai du mal à agir, à concevoir. Je n’ai pas une pensée technique, et je décline les choses ensuite pour que ce soit cohérent avec une vision et une philosophie. Et je ne dis pas que je suis au bout du chemin, mais sur ce sujet, j’ai beaucoup lu. »   Bruno Latour fait partie des deux penseurs qu’il a cités – nettement moins que dans la prestation précédente d’Emmanuel Macron sur cette même antenne en 2017 –, avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk. Il appartient à ces « intellectuels qui, pour quelqu’un comme moi qui est dans l’action, qui a à gérer avec le quotidien et parfois l’urgence, vous mettent dans un déséquilibre qui vous conduit à réfléchir et qui est parfois fécond », a-t-il précisé.                      Mais ce qui l’aide vraiment à vivre, a-t-il conclu, ce sont surtout les poètes, qu’il lit « tous les jours » : Cendrars, Apollinaire et Char, qu’il met depuis longtemps au sommet de son Panthéon, comme il l’avait déjà confié dans un improbable numéro de La Règle du jeu, oubliant sans doute l’un des aphorismes de l’auteur des Feuillets d’Hypnos selon lequel « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».        Il faut reconnaître un certain talent à Emmanuel Macron pour s’adapter à son public, de France Culture où il se fait matois et disert, à Brut, où il se comporte comme un stand-upper dopé aux amphétamines. D’ailleurs, le président-candidat s’est beaucoup adapté au cours des cinq dernières années. Il a surtout abandonné le legs prétendument structurant du philosophe Paul Ricœur, rencontré par l’intermédiaire de son professeur François Dosse, et qu’il assista pour l’édition de l’ouvrage La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli (Le Seuil, 2000). L’exercice du pouvoir a tout écrasé, comme l’a récemment reconnu le philosophe Olivier Abel, spécialiste de Ricœur.  « Le mouvement des “gilets jaunes” est apparu comme le choc en retour d’une élection présidentielle triomphaliste et dans le sillage d’un président souvent perçu comme arrogant », jugeait-il après la parution de son dernier ouvrage intitulé De l’humiliation. Le nouveau poison de notre société (Les Liens qui libèrent, 2022). Quant à François Dosse, qui avait pourtant voulu discerner dans le projet d’Emmanuel Macron en 2017 un prolongement politique de l’éthique et la pensée de Paul Ricœur dans Le Philosophe et le Président (Stock, 2017), il a lui aussi signé un livre à charge intitulé Macron ou les illusions perdues. Les larmes de Paul Ricœur (Le Passeur, 2022).


_______Celles et ceux qui ne se faisaient aucune illusion sur le chef de l’État pourront, à défaut de voir ce qui a disparu, constater ce qui est apparu, et qui n’est pas sans symétrie avec la perte de l’influence ricœurienne. À savoir l’endossement de modes de raisonnement absents en 2017 : laïcité durcie, crispations identitaires et réflexes « anti-woke » portés par ses ministres Jean-Michel Blanquer, Marlène Schiappa et Sarah El Haïry dont le propos « Moi, ce qui m’effraie encore plus que Zemmour, c’est les discours intersectionnels du moment » résonne particulièrement en cette période de veille de second tour face à l’extrême droite.                       Emmanuel Macron a lui-même sombré dans des travers similaires, s’attirant peu à peu la sympathie de toutes celles et ceux qu’il qualifiait en 2017 de « laïcisites »Dès juin 2020, en pleine mobilisation contre le racisme et les violences policières, il estimait que le monde universitaire avait « encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon ». « Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux », avait-il ajouté à l’issue de semaines de débats stériles sur « l’islamo-gauchisme », lancé par sa ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal.      Des propos perçus comme une inflexion par Pierre-André Taguieff, figure de la lutte antiraciste converti à la logique du Printemps républicain : « Je pense que le président a pris conscience de la gravité de cette fracture entre les partisans du mouvement décolonial et ceux qui refusent de s’y inscrire parce qu’ils y voient une forme de racisme inversé », s’était-il réjoui auprès de Mediapart. « Il y a un virage républicain », assumait alors un collaborateur du président de la République.                       Un conseiller confirmait cette inflexion présidentielle en ces termes : « Une page se tourne, une autre va s’ouvrir. On est effectivement plus proche de Chevènement que de Rocard », soulignait-il, en référence à cette figure de la « deuxième gauche » dont le chef de l’État n’a jamais cessé de se réclamer depuis. Dès lors, Emmanuel Macron n’a plus lâché ses nouvelles marottes, pudiquement qualifiées de « régaliennes » – l’immigration, l’identité et la sécurité –, s’employant ainsi à installer un nouveau face-à-face avec Marine Le Pen.       Outre ce mouvement de balancier, voyant disparaître certaines logiques pour en voir se dessiner d’autres, une radiographie récente montre que les quatre marqueurs initialement repérés du fonctionnement cérébral du macronisme – le « marchisme », l’« enmêmetempstisme », le « modernisme » et le « capitalicisme » – ont tous été perturbés.        Le « marchisme » s’est transformé sous un double mouvement. Non seulement « en marche » est devenu synonyme d’« en force » sous l’effet d’une verticalisation accrue du pouvoir, mais il s’est aussi transformé « en parts de marché ». Pendant cinq ans, Emmanuel Macron a fonctionné selon cette logique, laissant ses ministres occuper tel ou tel terrain quitte à se contredire. Aujourd’hui, il recycle cette méthode, en tentant de gratter quelques points à gauche, tout en conservant son cœur de cible : la droite. Il renvoie ainsi dos à dos l’extrême droite (le « politiquement abject ») et l’antifascisme (le « politiquement correct »).     « L’enmêmetempstisme » s’est, lui, converti en une menace politique que l’on pourrait définir comme le « nawakisme ». Comment peut-on, sans perdre toute crédibilité, souhaiter le vendredi que les femmes « tombent le voile d’elles-mêmes » et le dimanche féliciter une femme parce qu’elle est « féministe et voilée » ? Comment peut-on confondre ainsi urgence écologique et urgence électorale et affirmer une mue verte quand on a vidé la Convention citoyenne de ses principales propositions ? Comment peut-on continuer à prôner le « grand débat » permanent et poursuivre la politique du LBD face à ses opposant·es ?      À ce gloubi-boulga de fond s’ajoute l’enrayement de ce qui a été l’une des principales armes rhétoriques et politiques d’Emmanuel Macron, contribuant à son succès de 2017 : la triangulation. Cette technique, consistant à faire siens les mots et les références de ses concurrents pour les désamorcer et brouiller les pistes, est devenue sa marque de fabrique depuis 2017. Ainsi le président sortant a-t-il pioché du côté de Jean Jaurès ou des « jours heureux » de la Résistance, tout en dégainant la « tolérance zéro » de la droite en matière sécuritaire, ou en laissant ses ministres parler d’« ensauvagement » comme l’extrême droite.       Avec le temps, cette triangulation s’est transformée en « triangulation des Bermudes » tournant à vide et ne provoquant, dans cette campagne d’entre-deux-tours, que des railleries, quand ce n’est pas un profond agacement. C’est notamment le cas lorsque le président-candidat se prend, à Marseille (Bouches-du-Rhône), à citer à deux reprises le nom du programme de Jean-Luc Mélenchon – « L’Avenir en commun » – ou lorsqu’il cite un slogan ancien de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) – « Nos vies, leurs vies valent plus que tous les profits ».      Le « modernisme » d’Emmanuel Macron n’a pas non plus survécu au quinquennat. Son visage demeure certes jeune par rapport à celui que nous présente habituellement la politique française, mais il fait néanmoins penser au Portrait de Dorian Gray. Dans le roman d’Oscar Wilde, c’est le portrait peint du héros qui vieillit et accuse les traits de la corruption de l’âme du personnage. Ici, le visage reste lisse, mais il ne contient plus aucune promesse. La confiance s’est rompue sous les coups de boutoir d’un chef de l’État multipliant les renoncements et les marques de mépris, ainsi que le reniement de sa promesse de ne pas considérer les 66 % de suffrages s’étant portés sur son nom le 7 mai 2017 comme un « blanc-seing ».            Le dernier trait que nous identifions en 2017 était le « capitalicisme », fondé sur l’idée qu’Emmanuel Macron brandissait en étendard la « grammaire des affaires », comme s’il l’avait rédigée. Ministre, il avait expliqué à la chaîne britannique BBC que le malheur de la France avait été de ne pas faire les réformes nécessaires que la Grande-Bretagne de Thatcher avait effectuées. Maniant l’art du caméléon comme personne, le même homme estimait aussi que le capitalisme contemporain était « en train d’écraser toute forme de valeur sur la valeur monétaire » et qu’il devenait « un capitalisme de puissants qu’on n’arrive plus à réguler ».                                                                    À l’époque de ce pas de deux typique du raisonnement macronien demeurait encore une interrogation possible sur la nature du régime de pensée du nouveau président de la République, alimenté à un doute sur la nature du libéralisme promu par celui qui restait alors un néophyte en politique. Il s’agissait de savoir comment Emmanuel Macron investirait ce terme dont le signifiant flotte selon les époques où il se déploie. Un quinquennat plus tard, on ne peut que constater que ce libéralisme n’est qu’un masque et non une boussole, destiné à cacher un profond conservatisme prenant les traits du « libéralisme autoritaire ».      Ce « petit monstre conceptuel », pour reprendre les mots du philosophe Grégoire Chamayou, remonte à un discours prononcé par le juriste et philosophe allemand Carl Schmitt devant les patrons allemands en 1932, posant les bases d’un « État fort-faible, fort avec les uns, faible avec les autres ». Ou, pour reprendre les mots du sociologue allemand Wolfgang Streeck, fort « contre les revendications démocratiques de redistribution » sociale, mais « faible dans sa relation au marché ».      Face à ces reconfigurations du cerveau macroniste, on aimerait pouvoir se tenir à une position d’analyse distanciée, capable d’en rire quand il le faut ou de prétendre en faire l’exégèse quand cela paraît nécessaire, comme pour la conclusion de son entretien sur France Culture où Emmanuel Macron ajoutait encore, à propos des poètes : « Ce sont ceux qui vraiment vous libèrent le plus parfois de cette violence, de la tyrannie du quotidien et qui vous donnent, soit pour les uns, le visage de la mort, soit vous donnent cette espèce d’intimité absolue avec ce que vous avez à être.              Mais il faudrait pour cela que la « tyrannie du quotidien » ne soit pas, pour beaucoup d’entre nous aujourd’hui, de balancer entre l’exaspération d’entendre chaque jour les propos démonétisés du président-candidat et l’inquiétude d’avoir le sentiment que celui-ci ferait mieux de se taire pendant cet entre-deux-tours tant il ressemble à cet enfant irresponsable qui joue avec le feu.

[Joseph Confavreux et Ellen Salvi __________________________