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mercredi 15 avril 2026

Service publics en déshérence

 Processus de privatisation en question

                                    Il progresse, à bas bruit. Même au niveau de la radio publique, menacée par des chaînes privées, qui se disent libres, indépendantes ...     La seule galaxie Bolloré est là pour prouver le contraire.                   Quand tout sera privé, nous serons privés de tout" a-t-on dit. Surtout dans le domaine éducatif et sanitaire. Comme le projet de Trump de privatisation radicale, à grande vitesse et à grande échelle, dans tous les domaines, la santé incluse.                                                                                                             Pour ne parler que de la santé, la privatisation se fait rampante ou masquée, officiellement déniée, mais bien réeelle. Depuis au moins 2005, le mal s'approfondit dans les système de soin de notre pays, pour arriver aujourd'hui dans cet état de crise majeure, reconnu par tous, même verbalement une fois à l'Elysée, la crise de la covid ayant servi de révélateur. qui ne prend pas pourtant les mesures qui s'imposent pour éviter un glissement plus sérieux encore. La fuite de certains personnels hospitaliers est un révélateur inquiétant de dysfonctionnements que certains soignants voyaient venir depuis longtemps. Le "grand corps malade" l'est surtout du fait de ses mutations purement gestionnaires, de son lean management accentué, de ses choix technocratiques, de la perte progressive de sens qui affecte de plus en plus les rapports médicaux et hospitaliers.   L'exemple suédois est en cours...


                                                                                                                   Point de vue:  changer de paradigme:               "...Le système de santé français a longtemps fait office d’exemple à l’international, au début des années 2000 il était même considéré comme le meilleur au monde. A la suite d’une destruction incrémentale du fondement même de notre système de santé, quel que soit les majorités gouvernementales, celui-ci est dorénavant à l’agonie. Les déserts médicaux progressent et l’hôpital public est au bord de l’implosion du fait de la diminution du nombre de lits, l’introduction en force du Nouveau management public et la dégradation des conditions de travail entraînant le départ en masse de personnels soignants épuisés et écœurés.  Nous considérons que le point d’entrée dans le système de santé pour l’immense majorité de la population est l’hôpital public par le biais des urgences et ce que nous nommerons les professionnels de santé de premier recours (PSPR), par définition conventionnés en secteur 1. Ces derniers sont représentés par les médecins généralistes principalement mais il existe également d’autres « portes d’entrée » subtiles et souvent méconnues. C’est le cas notamment des pharmacies d’officine et, dans une moindre mesure, des infirmier(e)s et kinésithérapeutes libéraux. Pour les jeunes enfants, la Protection Maternelle et Infantile (PMI) lorsqu’elle existe encore sur le territoire peut également avoir ce rôle. Les chirurgiens-dentistes et les sage-femmes font également partie des PSPR.   Mais d’une façon générale et majoritaire, lorsqu’un patient a un problème de santé (en dehors des grosses urgences) il va se rendre chez son médecin généraliste ou chez son pharmacien. C’est uniquement si ces deux voies sont fermées qu’il se rendra aux urgences directement.   La pénurie médicale et la fermeture progressive des pharmacies d’officine, notamment en milieu rural, entraînent donc une suppression pure et simple de l’accès au système de santé, en particulier pour les classes populaires. Les services d’urgence, en grande souffrance, ne peuvent compenser la pénurie médicale de généralistes sur le territoire.   La situation est complexe et assez catastrophique par bien des aspects, en particulier parce qu’elle relève de décisions gouvernementales qui, pour des raisons budgétaires mais pas uniquement, ont choisi délibérément de mettre en danger sanitaire la population française dans son ensemble. Cependant, les effets sont encore plus dramatiques pour les plus démunis, témoignant ainsi d’une politique de classe très violente : nous parlons ici de ceux qui ont la possibilité de se soigner ou pas. Nous allons revenir brièvement sur l’histoire de l’organisation puis de la désorganisation des médecins généralistes et de l’hôpital public, ensuite nous évalueront la situation actuelle (peu brillante) en termes d’effectifs soignants. Nous proposerons pour terminer une analyse politique et nos propositions pour changer de paradigme....Le maillage de la médecine générale et son organisation correspondent à notre sens à une forme de service public, mais implicite. En effet, jusqu’à une période récente l’accès aux soins était équivalent sur tout le territoire, les gardes étaient assurées, ce qui fait que tout français pouvait obtenir une consultation ou une visite 24/24h et 7/7j. La seule différence, surmontable selon nous, avec un service public « classique » relève du paiement à l’acte et donc de l’avance de frais. Mais, étant donné que les actes sont remboursés par la Sécurité sociale et les mutuelles, nous pouvons considérer que les médecins généralistes et par extension tous les PSPR (pharmaciens, infirmiers, kinésithérapeutes, dentistes, sage-femmes) forment, sans en avoir conscience, un vaste service public de premier recours mais celui-ci est imparfait et implicite.                                 

      
A partir des années 60, les lois hospitalières ont consacré l’apparition du praticien hospitalier et de l’hôpital public, deuxième pilier de l’accès aux soins. Ce dernier est un service public explicite, avec la gratuité complète pour les patients. Cela marquait un tournant dans la reprise en main par la puissance publique du système de santé, non sans résistance des syndicats de médecins libéraux. Ceux-ci finiront par accepter le conventionnement avec la Sécurité sociale en 1980, mais en gardant un pouvoir de négociation très important, toujours en vigueur aujourd’hui.                    La création des praticiens hospitaliers représentait une première entaille au pouvoir médical historique, ce qui explique la traditionnelle opposition entre les hospitaliers et les « libéraux» . Il est clair qu’en 2022, cette opposition n’a plus aucun sens en particulier pour les PSPR.  Pour résumer, gardons à l’esprit que le système de santé français (en particulier les PSPR qui nous intéressent tout particulièrement ici) reposait donc sur deux piliers : un réseau de médecins disséminé faisant office de service public (qui deviendront les médecins généralistes avec l’apparition des spécialités médicales) et le système hospitalier public fraîchement élaboré à partir des années 60.                                               Il est donc tout à fait remarquable de constater que les pouvoirs publics aient méthodiquement attaqué les deux piliers de notre système de santé, sans prévoir aucune alternative pour la population malgré les conséquences désastreuses que l’on pouvait anticiper sans grande difficulté. Et cela, avec une régularité et un acharnement tout à fait spectaculaire alors que de nombreuses institutions, sans grand caractère révolutionnaire particulier, n’ont cessé d’alerter les pouvoirs publics dès le début des années 20002 !   Concernant la médecine libérale, l’objectif officiel avancé par les décideurs publics était la maîtrise des dépenses de santé dès le début des années 70, dans un contexte où il était considéré qu’il y avait trop de médecins en France. Selon la politique de l’offre, celle-ci crée sa propre demande. Ce qui sous-entendait qu’une partie des soins (laquelle précisément ?) prise en charge par la collectivité était inutile, puisque simplement « produite » par l’offre médicale trop importante. Dans cette logique simpliste pour ne pas pas dire absurde (comment prouver l’inutilité d’une consultation ou d’un soin ?), il suffisait alors de diminuer l’offre pour que la demande s’ajuste miraculeusement sans dépense superflue.               Cette logique allait aboutir à la création du numerus clausus en 1971, qui correspond au nombre d’étudiants autorisés à s’inscrire en deuxième année de faculté de médecine selon leur classement au concours de première année, auquel viendront s’ajouter d’autres dispositifs à partir de 2010 (passerelles avec d’autres filières, droit au remords). Ce nombre est fixé par le gouvernement permettant la régulation précise du nombre de médecins formés chaque année. Ainsi il devenait possible de diminuer l’offre libérale et, par ricochet, celle des médecins hospitaliers. La longueur des études médicales entraîne un effet d’inertie important de ce dispositif. Les effets sur le terrain se faisant sentir à la hausse comme à la baisse sur une échelle de 10 ans en moyenne. C’est à dire que la situation actuelle résulte de décisions non prises à la fin des années 2000. Les syndicats de médecins libéraux ont ici une co-responsabilité dramatique avec les gouvernements des années 2000-2010. En effet, si les représentants des médecins se souciaient peu du niveau des dépenses de santé, il se souciaient beaucoup plus des revenus des médecins libéraux. Or, ces derniers étant rémunérés à l’acte, un trop grand nombre de médecins entraîneraient automatiquement moins d’actes par médecin donc une baisse de leurs revenus. C’est ainsi qu’est né l’argument de la « pléthore de médecins » repris en boucle au moment des débats sur la création du numerus clausus, et l’appui des syndicats de médecins à cette réforme3.                            La peur de la « pléthore » dans un système de paiement à l’acte reste bien ancrée dans l’imaginaire médical. Les syndicats ont réussi à ce que cette restriction de l’offre médicale ne soit pas associée à une régulation territoriale de l’installation des futurs praticiens par la puissance publique. Il est vrai que la densité médicale qui existait jusqu’au début des années 2000 provoquait une forme de régulation territoriale automatique puisqu’il était possible, du fait du paiement à l’acte, de ne pas gagner sa vie en cas d’installation dans une zone déjà bien pourvue en médecins, ce qui apparaît difficilement imaginable en 2022. Toujours est-il que cette absence de régulation géographique persiste encore aujourd’hui, dans un contexte démographique bien différent. A propos de la médecine générale, qui va beaucoup nous occuper dans cet article, le dernier rapport de novembre 2021 de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS)4, permet de mesurer les merveilleux effets de cette politique. Le rapport évoque avec pudeur une « pénurie manifeste » et avance quelques chiffres alarmants : – 64 % des Français renonceraient à se soigner à cause des délais de rendez-vous des praticiens ; – 10 % de la population n’a pas de médecin traitant dont plus de la moitié en cherche un et une part non-négligeable est atteinte de pathologie(s) chronique(s) ;  – 3 médecins généralistes sur 4 (72 %) admettent ne pas pouvoir répondre à la totalité des demandes de consultations non programmées pour le jour même ou le lendemain et 55 % d’entre eux estiment pouvoir répondre à moins de la moitié de ces demandes ;   – 148 cantons (sur 4055) étaient dépourvus de médecins en 2017. 80 % ont vu baisser leur démographie médicale au cours des dernières années. Pour avoir quelques données en tête : la densité standardisée moyenne5 de généralistes pour 100 000 habitants est passée de 173 début 2000 à 155 en 2012 puis 139 en 2021, soit une diminution de 20% en 20 ans.          Il existe également de fortes disparités territoriales. Sur la même période, la population a augmenté, vieilli et le temps de travail hebdomadaire par médecin a baissé, point sur lequel nous reviendrons. Ce qui signifie qu’une approche centrée sur la seule densité médicale sous-estime la baisse « réelle » du niveau d’accès aux soins. L’hôpital n’échappe pas à cette règle d’une longe érosion de ses moyens au cours des vingt dernières années. Différentes réformes successives7 ont abouti à son démantèlement en installant une bureaucratie de plus en plus puissante, à imposer une logique financière de tarification à l’activité et à réduire le nombre de lits.     Progressivement, le modèle de gestion s’est rapproché de celui de l’entreprise privée. Alors que le service public hospitalier a longtemps représenté un secteur préservé du Nouveau management public, il est désormais un acteur agissant et innovant dans cette nouvelle voie managériale. L’hôpital public est désormais géré comme une entreprise privée par des logiques gestionnaires de « rationalisation des coûts » et de mise en concurrence des structures entre elles, voire des services médicaux entre eux, visant «  l’efficience économique » et faisant de l’hôpital «  une nouvelle industrie ».                Finalement, l’ensemble de ces différentes réformes a entraîné une diminution forte du nombre de lits d’hospitalisation conventionnelle, dont la rhétorique habituelle consiste à contre-balancer cette baisse par l’augmentation parallèle du nombre de lits d’hospitalisation partielle, modalité qui ne répond pas à l’ensemble des défis à venir et déjà présents : maladies chronique et vieillissement de la population. Entre 2003 et 2019, le nombre de lits est passé de 468.000 à 393.000 et avec une forte disparité nationale.......    Nous refuserons ici l’hypothèse de l’incompétence de nos dirigeants, même si elle est souvent tentante et probablement pas complètement absente, ou encore de l’ignorance, puisque les données présentées ici sont connues depuis longtemps. Nous considérons au contraire que la situation sanitaire actuelle, tant de l’hôpital public que des PSPR, est le résultat d’une stratégie volontaire bien qu’en apparence un peu chaotique. La nomination de Jean Castex, qui a été la cheville ouvrière de la tarification à l’activité, donc de la destruction de notre hôpital public, au poste de Premier ministre en est l’illustration éclatante. Sa nomination en pleine pandémie est de ce point de vue une véritable provocation qui en dit long sur les intentions réelles du Président de la République.    Cette stratégie organisée repose sur une intrication de trois facteurs : sociologique, idéologique et institutionnel.    Le premier facteur est sociologique, de classe en réalité, il concerne la structure sociale de nos gouvernants qui sont par définition exclus du système de santé « normal ». En effet, leurs réseaux, leur position sociale, leur capital symbolique et financier les mettent à l’abri des dysfonctionnements qu’ils ont pourtant induits. Aucun ministre actuel ou ancien, ni aucun ancien Président, ni aucun de leurs proches ne connaissent les déboires d’attendre 3 mois un rendez-vous chez le spécialiste, ou de rester 48h sur un brancard aux urgences en attente d’un lit. En cas de problème de santé, un simple coup de fil suffit à trouver une solution, le passage par une consultation privée avec un dépassement à 3 chiffres ne posera pas de problème. L’attente, l’angoisse, la douleur, tout ce qui est majoré par la pénurie organisée, c’est pour les autres, le bas peuple. Le fait de ne pas sentir dans leurs corps les effets catastrophiques de leur politique est valable également pour leur politique sociale bien entendu, mais concernant le système de santé l’effet est visible et peut servir de catalyseur car le prix à payer pour la population est direct et très élevé : il s’agit de la vie ou de la mort. Le système de santé est un marqueur de classe très fort et visible, il faut s’en servir.       Afin d’aider à une salutaire reconnexion avec le réel, tout en restant dans l’anglicisme dont raffole nos gouvernements, nous proposons d’instaurer un « flat rate ministériel « (« forfait ministériel ») consistant à refuser toute autre prise en charge que par les urgences pour les ministres responsables et leurs proches, que nous étendrons volontiers aux anciens Présidents et parlementaires qui auront voté et approuvé l’ensemble des réformes délétères. Ainsi, après une attente de quelques jours sur un brancard aux urgences, peut-être que la réalité du terrain prendra une forme plus concrète que celle des courbes, graphiques et autres camemberts powerpoint admirés bien assis dans une salle confortable. Cynisme mis à part, cette déconnexion du réel est profondément structurante car, de leur point de vue, le système fonctionne bien malgré la politique d’austérité.      Le second facteur concerne l’idéologie capitaliste dans sa version néolibérale actuelle. Dans cette conception du monde, la concurrence doit devenir la règle partout, dans l’éducation comme dans la santé. Les dépenses publiques de ces deux postes doivent être diminuées au maximum et transférées sournoisement au secteur privé, forcément plus efficace. Toute dépense publique, autres que les cadeaux fiscaux aux plus riches ou aux entreprises, doivent donc être bannies et la santé comme l’éducation sont des « coûts » à réduire par tous les moyens.        Au début des années 2000, lorsqu’il est devenu clair que la pénurie allait s’installer, les gouvernements successifs ont augmenté le numerus clausus brutalement. Cela signifie qu’ils étaient conscients des difficultés qu’allaient rencontrer les Français à moyen terme. Ils auraient pu choisir d’augmenter drastiquement les effectifs pour faire face à ce risque. Pourtant, la solution retenue a été d’augmenter les effectifs de façon insuffisante pour laisser persister une pénurie, mais une pénurie moindre, qui devrait éviter une explosion sociale. D’où l’importance du facteur sociologique ci-dessus, seules des personnes immunisées contre les effets de leur propre politique pourraient se lancer dans une telle aventure avec autant de cynisme, mais avec quels objectifs ?    La seule hypothèse logique serait l’application de la recette néolibérale fétiche consistant à mettre en tension un service public ou une institution pour la forcer à se réformer. « Affamer la bête » comme les néoconservateurs américains l’ont théorisé. Sur le plan de l’hôpital public, la bête semble effectivement bien affamée. La prochaine étape dans cette stratégie serait le transfert définitif au privé de pans entiers des hôpitaux publics (hypothèse défendue également par l’économiste Gaël Giraud).               En revanche pour la médecine générale et les soins de premiers recours sinistrés, l’objectif paraît moins net, bien qu’une privatisation rampante soit envisageable par le biais de centres de santé privés. Nous pensons qu’il s’agit de prendre le contrôle, sous une forme étatique et donc bureaucratique, de l’ensemble des soins libéraux de premiers recours. Cela implique de revenir sur la liberté d’installation des médecins et d’augmenter les rémunérations forfaitaires afin de pouvoir contrôler de plus en plus les prescriptions, à l’aide d’objectifs évaluables donc chiffrés, exactement comme à l’hôpital. Le but ultime étant bien évidemment de pouvoir diminuer les coûts mais, ne nous y trompons pas, il y a également la volonté de prendre le contrôle des professionnels libéraux qui échappent actuellement pour une large part à l’emprise néolibérale par le biais de notre système de protection sociale qu’il s’agit, in fine, de détricoter. Il y a une raison structurelle à cela : notre Sécurité sociale représente une enclave hors marché intolérable, une possibilité d’alternative généralisée à l’économie marchande et donc au capitalisme néolibéral qui doit absolument être anéantie. Il ne faut pas d’espoir, il n’y a pas d’alternative. De plus, cette tension permanente sur le terrain est également utilisée comme une arme, afin de ne pas laisser aux professionnels de santé le temps de réfléchir aux causes réelles des dysfonctionnements. La tête dans le guidon en permanence, sous tension, l’organisation d’une résistance et d’une riposte en ville comme à l’hôpital s’avère très difficile. Elle serait pourtant très féconde si les PSPR et les hospitaliers parvenaient à s’allier autour de revendications communes.      Enfin, le troisième facteur est structurel : nous l’appellerons une « procrastination institutionnelle» . Les traités européens ont sanctuarisé l’ensemble des outils macro-économiques permettant habituellement à une nation souveraine de pouvoir orienter sa politique économique. Ainsi, la perte de contrôle de notre monnaie, la libre circulation des biens et des capitaux, puis le contrôle du budget par la Commission Européenne ont entraîné des conséquences désastreuses, en France tout particulièrement du fait de son histoire économique et sociale. Le pays s’est désindustrialisé, ce que toute la classe politique reconnaît en cette année électorale, bien que les modalités de réindustrialisation varient fortement d’une famille politique à l’autre. Dans le cas français, notre système de protection sociale étant majoritairement basé sur la cotisation sociale employeur/salarié, la destruction du tissu industriel devait automatiquement provoquer de fortes tensions pour le financement de notre Sécurité sociale. En l’absence de remise en cause du carcan européen, les gouvernements successifs enchaînent les années d’austérité budgétaire, dont la santé, l’éducation et de façon générale l’ensemble des politiques sociales subissent les effets délétères, au contraire d’autres dispositifs « incitatifs » centrés sur les entreprises dont les montants peuvent atteindre des sommes astronomiques.     Concernant la santé, et devant les projections catastrophiques de démographie médicale, il était donc tentant pour chaque mandature de remettre le problème à plus tard tout en faisant semblant de le prendre au sérieux. Cette attitude est possible du fait de l’inertie du système, une décision se jugeant à plus de 10 ans, la responsabilité n’apparaît pas immédiatement. Le système médiatique permet également aux anciens gouvernements de s’en sortir à moindre frais puisque le manque de lits et les déserts médicaux sont systématiquement présentés comme des données naturelles, malencontreuses certes, mais détachées de toute connotation politique. Cette procrastination institutionnelle est également facilitée par les structures économiques évoquées, qui jouent spontanément pour le maintien de l’austérité et donc à la réduction permanente et obsessionnelle des « coûts » que représenterait la santé.      Dans l’esprit bureaucratique, s’attaquer de front au problème et y remédier en augmentant drastiquement le numerus clausus dès 2005 par exemple, impliquait forcément une explosion des « coûts » insupportable. Les choix faits en matière de démographie médicale ont donc consisté à limiter la pénurie mais pas à la résoudre, en transférant ce délicat problème à la mandature suivante en détournant le regard des conséquences pour la population. Le creusement budgétaire ne pourrait donc pas leur être reproché, charge au gouvernement suivant de s’en débrouiller. Cette procrastination institutionnelle nous a fait perdre 20 ans dans le domaine de la santé, tout comme elle bloque actuellement toute prise en compte sérieuse de la destruction environnementale en cours.     Mais il ne faut pas que la population vienne perturber ce doux programme en ayant l’outrecuidance de résister à ce rouleau compresseur. Il faut donc la diviser et en particulier les professionnels de santé susceptibles d’obtenir une adhésion populaire en cas de résistance. L’opposition historique entre syndicats de médecins libéraux et hospitaliers a ici constitue un atout pour les gouvernements néolibéraux : il suffisait de se laisser porter par ce conflit ancien en l’alimentant subtilement de temps en temps. Ainsi, de rapports en rapports, la crise des urgences s’expliquerait par les manquements des médecins libéraux, et des généralistes en particulier. Entendons-nous bien, nous ne disons pas que les généralistes et leur organisation seraient parfaits et qu’il n’y aurait rien à redire, mais simplement que ce n’est pas le problème principal. On estime qu’environ 29% des consultations aux urgences pourraient relever de la médecine générale, mais celles-ci concernent des actes courts à la suite desquels les patients quittent le service.       Tous les médecins passés aux urgences (donc tous les généralistes puisque c’est un stage obligatoire durant l’internat) savent bien que la cause principale de l’embolisation des services d’urgence vient du manque de lits d’aval. Un urgentiste du CHU de Limoges témoigne, «  Actuellement, on a près de 130 passages par jour et on sait qu’on ne peut en hospitaliser qu’une quarantaine. »      C’est surtout parce qu’il n’y a pas de lits disponibles dans l’hôpital que la situation est intenable aux urgences. Donc le problème est de la responsabilité directe du pouvoir politique qui a organisé cette pénurie. Mais il est plus commode de prétendre que cela viendrait de la mauvaise organisation des généralistes, même si elle serait bien évidemment perfectible, cela n’ouvrira pas de nouveaux lits.                      La communication des gouvernements, depuis au moins 2010, pointe systématiquement la responsabilité des professionnels dans un objectif de division. Les problèmes de l’hôpital viendraient d’une mauvaise organisation interne, les déserts médicaux d’une mauvaise coordination des professionnels libéraux, la surcharge des urgences de la faute des généralistes. Curieusement, la responsabilité des pouvoirs publics, pourtant écrasante comme nous l’avons démontrée, est systématiquement écartée des rapports officiels. Il est évident que le pouvoir refuse d’endosser la responsabilité de la situation, il est préférable que la population l’ignore pour que celle-ci retourne son angoisse et sa colère contre les professionnels de santé et pas contre eux.    
Malheureusement cette stratégie semble fonctionner pour le moment d’où l’importance de travailler à une alliance entre les hospitaliers et les PSPR, puisque leur interdépendance est manifeste. Ils sont victimes des mêmes logiques structurelles, et celles-ci ne pourront trouver une résistance suffisamment puissante qu’en s’alliant sur des propositions claires. Une telle alliance aurait vocation à s’ouvrir ensuite à l’ensemble des citoyens afin de sensibiliser la population aux problématiques de protection sociale et débuter une forme d’éducation populaire à la gestion de ce système, comme le souhaitaient les fondateurs de la Sécurité sociale...."    [souligné par nos soins.,]              _

mardi 13 février 2024

Une éducation (encore) nationale?

 Vers une territorialisation? 

                                      Comme en Suède?  Mais ce pays, admiré à l'Elysée, n'est vraiment pas un modèle et tente de faire machine arrière.  Une vision ultra-libérale,  qui vise à un affaiblissement des missions de l'Etat pour une mise en valeur des intérêts privés, une suprématie des mrchés.                                                                                                                                                                          Une éducation (qui ne serait plus)NATIONALE?  Assurant sur tout le territoire un enseignement d'égale valeur pour tous, en référence aux mêmes principes, avec des modulations éventuelles au niveau du contenu selon les régions. Une vieille marotte. qui revient au goût du jour dans le bouche de certains responsables politiques aujourd'hui, à l'Elysée comme chez Valérie Pécresse et d'autres, notamment, adeptes de la territorialisation de la diffusion des savoirs. On est loin des fondateurs de l'école laïque, qui ne voulait pas laisser l'enseignement et la formation du citoyen aux mains de lobbies locaux. Au nom  de la décentralisation, verrons-nous demain de petits barons locaux faire la pluie et le beau temps dans le domaine si essentiel er fondateur de la formation de nos enfants, qui doit se faire à l'abri des groupes de pression de toutes sortes et des influences locales les plus discutables? Et pourtant, cela revient sur le tapis, au nom de la New Public Management, venu tout droit de l'espace anglo-saxon.. 


                                   Il y a lieu de s'interroger:                                                                                                                                                                       "La nomination d’un constitutionaliste à la tête du cabinet de Nicole Belloubet, elle-même juriste et ancien membre du Conseil constitutionnel, interroge. Surtout quand la ministre a milité pour une décentralisation du système éducatif. Va-t-on vers une nouvelle loi fondamentale pour l’Ecole qui fixerait une nouvelle répartition des rôles au sein du système éducatif et entre l’Etat et les collectivités locales ? Un Acte III “girondin” qui assurerait la territorialisation demandée par de nombreux acteurs et confierait l’Ecole aux acteurs locaux ?...La territorialisation, élément clé du New Public Management, repose sur l’idée que la concurrence est bonne pour les systèmes éducatifs et que c’est au niveau local que peuvent être prises les meilleures décisions et les meilleures adaptations. C’est là aussi que se joue le contrôle sur les agents de l’Education nationale afin de reconnaitre et récompenser les plus méritants et de punir ceux qui ne le sont pas. Des idées que l’on trouve posées dès 2012 dans ce texte d’A Bouvier et B Toulemonde. Et qui réapparaissent en 2024 sous la plume d’A Boissinot. Dans un récent rapport de juillet 2023, la Cour des comptes invite à “désétatiser” l’éducation nationale. Elle veut “privilégier l’approche territoriale et l’autonomie dans la gestion des dépenses d’éducation”. Il s’agit de “sortir d’une gestion encore trop concentrée“. “Son modèle de gestion, très vertical et centralisé, et privilégiant certains parcours, ne lui permet pas de fédérer les énergies au service de la réussite des élèves“, écrit la Cour à propos de l’Education nationale....En septembre 2023, Valérie Pécresse, présidente Les Républicains de la plus grande région, l’Ile de France, demande “un choc de décentralisation“. Elle demande que les lycées professionnels passent aux régions. Mais aussi la création d’écoles primaires régionales sous contrat totalement autonomes, la redéfinition par la région des conseils d’administration des lycées afin d’en prendre le contrôle et le transfert total de l’orientation et de la médecine scolaire aux régions. Elle veut “une véritable révolution girondine des libertés locales” et “une véritable gouvernance partagée du système éducatif” incluant le recrutement de professeurs “issus de la société civile“, donc hors concours. Non seulement ce texte reprend des idées de la loi Brisson adoptée par le Sénat. Mais les élus macronistes du conseil régional se disent “pleinement favorables” au texte “dès lors que le cadre juridique sera suffisamment stabilisé“......                                                                                                                         En 2018, Anne Barrère et Bernard Delvaux, dans un intéressant numéro de la Revue internationale d’éducation, évoquent l’inexorable fragmentation des systèmes éducatifs nationaux. ” L’hypothèse sous tendant ce dossier est que des processus de fragmentation déstructurent les systèmes scolaires nationaux les plus solidement établis“, écrivent Anne Barrère et Bernard Delvaux. “La prééminence des systèmes scolaires dans les champs éducatifs tend à s’éroder lentement sous les coups de butoir d’initiatives multiples de familles, d’associations, de communautés, d’entreprises et de fondations privées”.                                                                                                                                                                         
Si ce mouvement, avec la privatisation de la gestion du système éducatif, semble inexorable, A Barrère et B Delvaux montrent aussi ses failles avec l’exemple des Charters Schools à La Nouvelle Orléans. Au début il s’agissait d’aider les écoles qui ne réussissaient pas bien à s’en sortir. Au final s’est constitué, grâce au chèque éducation, une hiérarchie d’écoles privées sur fonds publics qui se distinguent socialement et “racialement“. Plus de 7000 professeurs du public ont été licenciés et remplacés par de jeunes étudiants inexpérimentés recrutés par Teach for America, une organisation qui s’implante aussi en France avec le soutien du ministère de l’Education nationale. Alors que le principe du chèque éducation promettait aux familles de leur donner la possibilité de choisir leur école et d’échapper à l’école du quartier, c’est l’inverse qui s’est produit : les écoles privées sont en concurrence et choisissent leurs élèves du moins pour celles des strates supérieure et moyenne. Les plus pauvres sont dans des écoles encore plus ségréguées.                                                                                                                    L’exemple de la Suède vaut aussi d’être rappelé. C’est le pays qui est allé le plus loin vers la territorialisation de l’éducation, confiant aux autorités communales la gestion complète des établissements scolaires y compris dans le domaine pédagogique. Vingt ans après la réforme, le diagnostic dressé par l’OCDE sur l’école suédoise pointe le faible niveau de compétences des élèves suédois et la baisse régulière des performances en compréhension de l’écrit, en maths et en sciences dans les évaluations PISA depuis 10 ans en lien avec la dégradation des conditions de travail et de rémunération des enseignants. Au final, l’OCDE a invité la Suède à ré-étatiser son enseignement.   Pour les politiques, territorialiser, comme le demande le New Public Management, est une aubaine. ” Le New Public Management présente aussi un avantage spécifique pour les dirigeants politiques“, explique le sociologue Pierre Merle. “Son principe est de décentraliser au niveau des établissements scolaires des décisions aussi centrales que l’affectation des professeurs dans les établissements, la mise en application des programmes, les rythmes scolaires… Si cette politique est mise en œuvre, il n’existera plus de politiques éducatives inadaptées ou de ministres incompétents, seulement des chefs d’établissement incapables, des mauvais projets scolaires, des professeurs malhabiles, des parents peu stratégiques et des mauvais élèves. La décentralisation des décisions au niveau local engendre un processus de culpabilisation des individus et de naturalisation de l’échec scolaire… L’Etat se défausse de ses responsabilités cardinales : assurer le droit à l’éducation, favoriser l’égalité des chances, rechercher une répartition plus équitable des ressources éducatives, etc… Si une mission aussi centrale que l’égalité des chances n’est de la responsabilité directe d’aucun des acteurs majeurs de l’Education nationale, elle ne peut que devenir secondaire.."   ___________________________

dimanche 17 décembre 2023

Révolution attalienne?

   En France, on aime les modèles

                      On se demande pourquoi tant de précipitation...

           Après le modèle japonais, l'allemand et le suédois (qui se porte mal aujourd'hui)

           Singapour: remède ou mirage?


mercredi 5 juillet 2023

Pas la bonne idée...

   Guillotin était plus malin

           Le marchand suédois du tout-à-monter n'est pas vraiment un artisan...
                           Un modèle à démonter?        __________________________


mercredi 7 juin 2023

Dissimulation

 Cachez ces pesticides que je ne saurais voir

                                                                 Le problème est récurrent...et toujours plus problématique. Pour la qualité des sols, pour celui de l'environnement, pour la santé humaine, pas seulement celle des agriculteurs. On en parle, on tergiverse, on remet au lendemain des mesures urgentes, on ne veut pas perdre des soutiens dans le monde agricole, qui pourtant se réduit en se concentrant de plus en plus, on ne résiste guère aux groupes de pressions, comme la FNSEA, on fait des concessions aux industriels de l'agroalimentaire, aux successeurs de Monsanto and Co. Et bien des secteurs sont touchés. On s'aveugle face à la bombe à retardement qui nous attend. On a gagné la bataille agricole, oui, mais à quel prix! et les marchés agricoles planétaires ont fini par constituer un piège. Et la redoutable question des perturbateurs endocriniens n'a pas l'air d'empêcher nos responsables de dormir. Les timides mais prometteuses percées d'une autre agriculture semblent aujourd'hui en péril, pour des problèmes de coùt. Alors qu'il est urgent de changer de modèle. 


                                                                                                     ___    Mais le silence domine ou la dissimulation:   "  Des géants des pesticides accusés d’avoir dissimulé la toxicité de leurs produits pour le cerveau en développement. Selon une étude publiée jeudi, plusieurs fabricants ont soustrait aux autorités européennes des résultats de tests qui mettaient notamment en évidence les effets délétères de leurs substances sur des animaux de laboratoire exposés in utero. 

      Alors que les troubles du neurodéveloppement (autisme, déficit de l’attention et hyperactivité, handicaps intellectuels, etc.) sont en forte augmentation dans de nombreux pays, dont la France, les travaux du chimiste Axel Mie (université de Stockholm, Institut Karolinska) et de la toxicologue Christina Rudén (université de Stockholm) risquent fort de susciter un vif intérêt. Et une forte polémique.    Dans la foulée de précédents travaux sur le glyphosate parus en septembre 2022, les deux scientifiques suédois montrent, dans une étude publiée jeudi 1er juin par la revue Environmental Health, que plusieurs fabricants de pesticides ont soustrait aux autorités européennes des résultats défavorables de tests de toxicité pour le cerveau en développement (DNT, pour developmental neurotoxicity) – tests qu’ils avaient menés sur leurs substances en vue de leur évaluation, avant autorisation de mise sur le marché. Des résultats révélés en exclusivité par Le Monde, la Bayerischer Rundfunk et Der Spiegel en Allemagne, la Schweizer Radio und Fernsehen (SRF) en Suisse et The Guardian au Royaume-Uni.  Au départ, les deux chercheurs ont procédé à un travail de fourmis. Ils ont comparé, dans des milliers de pages de dossiers réglementaires, les données transmises par les fabricants aux autorités américaines, d’une part, et européennes, d’autre part. Ils ont ainsi pu identifier neuf pesticides pour lesquels plusieurs industriels (dont Bayer et Syngenta) ont réalisé et soumis des études de DNT à l’Environment Protection Agency (EPA) américaine, mais pas à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Menés sur des animaux de laboratoire entre 2001 et 2007, ces tests n’ont ainsi pas été pris en compte par le régulateur européen lors des premières autorisations de ces neuf substances (abamectine, éthoprophos, buprofézine, fénamidone, fénamiphos, fluaziname, glyphosate-trimésium, pymétrozine, pyridabène), pour la plupart accordées à la fin des années 2000..."                                                                                                              Lire aussi : Glyphosate : une étude industrielle sur la neurotoxicité de l’herbicide soustraite aux autorités européennes. _________________________

samedi 29 avril 2023

Etre prof'

Plus qu'un malaise...

                              Le plus beau métier du monde est à un carrefour. Une véritable crise même. Cela commence à se savoir et à se voir. Le déclassement -certains parleront même de dénaturation-  que subit cette profession si essentielle a des effets pervers. IL n'y a pas que la dégradation des rémunérations (parmi les plus faibles d'Europe), en question ces temps-ci, largement cause de la désaffection, qui oblige à des recrutements à tout va, mais aussi les effectifs des classes qui ne baissent pas en moyenne et peut-être surtout l'administration tatillonne issue de la  blanquérisation et aussi les exigences parentales parfois contradictoires qui semblent souvent faire la loi. A force de mettre l'élève "au centre", on met le prof' "en marge", dont la fameuse "liberté pédagogique" se réduit comme peau de chagrin. La mise au pas administrative, sous prétexte d'efficacité, produit bien des effets pervers. On en a des échos ici. Le métier est souvent sous tension. Les artifices sont nombreux pour sauvegarder les apparences. Le principe d'autorité part en c****** sous l'effet d'une démission parentale, sur bien des points. 



                                                                                                                        La perte des bases essentielles dans le savoir et le manque d'autorité parentale se remarquent un peu partout, à tel point que beaucoup d'enseignants ont l'impression de jouer les "nounous"(**) Il semble à beaucoup que ce qui se joue derrière cette lente dégradation vise à privatiser toujours plus une institution qui relève du pouvoir républicain, en jouant sur l'arme de la dégradation des services, comme dans d'autres pays où les principes du très libéral  OCDE se met en place peu à peu, comme dans  d'autres domaines et dans d'autres pays, malgré les échecs constatés (*). Comme la Cour des Comptes le préconise. Un modèle pour demain? (*) "  C'est une école “deux en une” », résume Mme Elsa Heuyer. Cette professeure de français du lycée Drottning Blanka a dû apprendre à « optimiser » le temps et l’espace au bénéfice d’AcadeMedia, l’« entreprise éducative » cotée en Bourse qui l’emploie à temps (très) partiel : 28,7 %. Situé au sud de Stockholm, son lycée, un établissement privé sous contrat, dit friskola (friskolor au pluriel), partage ses locaux avec un autre du même groupe. Rentabilité oblige, Mme Heuyer doit gérer deux niveaux dans la même classe : « En pratique, je suis obligée de diviser le temps de cours par deux. » Exerçant, eux, à temps plein, ses collègues professeurs d’espagnol, Mme Sandra Nylen et M. Adrian Reyes, enseignent également une autre matière — un fait commun en Suède. Ils assurent en outre un tutorat pour une quinzaine d’élèves chacun, jouant le rôle de ce qu’on appelle en suédois un mentor. Par courriel ou par téléphone, ils doivent maintenir un contact permanent avec les parents pour le suivi des absences et de la scolarité, toutes matières confondues. « Lorsqu’un élève rencontre des difficultés, c’est de la faute du mentor », soupire M. Reyes. Il n’est ainsi pas rare de voir un professeur aider un élève à faire remonter ses notes dans une autre matière que celles qu’il enseigne. « Je m’assure sans cesse auprès de mes élèves que tout va bien, car je sais que mon directeur va me demander des comptes, raconte Mme Nylen avec nervosité. Mais que faire lorsqu’ils échouent dans plusieurs matières ? »Le directeur du lycée Drottning Blanka « demande des comptes » parce qu’il lui faut de bons résultats pour conserver ses élèves ou en attirer davantage. Après le retour au pouvoir des « partis bourgeois », en 1991, le premier ministre du Parti modéré, M. Carl Bildt, instaura le système des « chèques éducation ». Depuis, il n’y a plus de carte scolaire, et chaque famille peut inscrire gratuitement ses enfants dans l’école publique ou privée de son choix. ...."  ___

    _____ (**)   "  Il s’agit pour Arnaud Fabre et Nicolas Glière de ne rien cacher sur ce qui va mal à l’Éducation nationale et surtout de rechercher les causes des dysfonctionnements d’une « maison qui rend fou ». Contre des idéologues dogmatiques, faux progressistes et véritables destructeurs de l’école, les auteurs veulent « rendre à l’école son rôle premier : instruire ». Le projet est ambitieux, car un renversement des valeurs, digne de la caverne de Platon, mine l’Éducation nationale. À l’école, « scolaire » est un gros mot ; les bons élèves sont détestés, ceux qui produisent continûment des efforts sont méprisés. Quant aux professeurs attachés aux connaissances qu’ils ont à transmettre, ils sont moqués par des chefs ou des collègues qui ne maîtrisent pas l’orthographe et la syntaxe.  Pour « alléger la souffrance de l’élève », les maîtres à penser en « sciences de l’éducation » estiment qu’il n’y a jamais de mauvaise réponse dès l’instant qu’elle émane d’un élève, et que l’absence de logique est la preuve que l’on a affaire à un futur artiste. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, de la crise particulière de l’enseignement des mathématiques. On fait un cadeau empoisonné aux élèves, à ceux en particulier issus d’un milieu social défavorisé, en renonçant à leur réclamer des efforts et du travail.   L’emprise institutionnelle exercée depuis quarante-cinq ans par cette pseudoscience que sont les « sciences de l’éducation » est décrite avec précision, dans sa haine des connaissances académiques, dans son ignorance du métier d’enseignant et de la réalité des classes, dans son jargon et ses positions de pouvoir, notamment dans les centres de formation. Les stagiaires s’entendent dire : « Vous avez eu le concours, eh bien, maintenant il va falloir tout désapprendre pour vous mettre au niveau des élèves. » Pour les parangons des sciences de l’éducation, la chronologie est une hérésie, et l’orthographe et la grammaire sont discriminantes pour les enfants des classes populaires. Quiconque les critique est décrété de droite ou d’extrême droite, anti-pauvre, raciste et passéiste. Lorsqu’ils doivent admettre que leurs solutions miracles n’ont pas procuré les résultats escomptés — que l’école publique joue de moins en moins le rôle d’ascenseur social —, leur réponse est toute trouvée : on n’est pas allés assez loin dans le pédagogisme ! « C’est comme si, en cas d’allergie à un médicament, on vous conseillait de doubler la dose pour ne pas remettre en cause les bienfaits de la molécule. »  Comme les métiers de l’hôpital, les métiers de l’éducation souffrent d’une « crise des vocations ». L’expression est récusée par les auteurs qui défendent un métier plutôt qu’un ordre religieux. À l’Hôpital comme à l’École, l’utilité sociale de ces métiers se retourne contre les travailleurs. Parler de salaire est indécent quand il s’agit de soigner ou d’éduquer. Les Stylos rouges ont d’ailleurs reproché aux syndicats de ne pas s’être assez souciés d’une perte abyssale de leur pouvoir d’achat en quatre décennies[2]. L’augmentation des démissions et la chute du nombre de candidats aux concours sont aujourd’hui connues du grand public, désormais au courant que les professeurs sont très mal payés.    En revanche, le public ignore encore qu’à l’Éducation nationale, comme dans de nombreux autres métiers, un lien étroit doit être établi entre la santé et le travail. Mais la santé des personnels n’est pas une préoccupation du ministère de l’Éducation nationale. La médecine du travail y est quasiment inexistante et les établissements manquent cruellement de médecins scolaires et de services d’infirmerie. Si on peut être malade, c’est en période de vacances. C’est à ce signe qu’on reconnaît « l’employé modèle ». « Faire cours sans voix ou avec 39° est une ineptie, sauf à croire que nous ne faisons que garder les élèves. » Le manque criant de professeurs remplaçants permet de culpabiliser les enseignants. « Cette vision de la maladie, rappellent les auteurs, est propre à beaucoup de patrons ailleurs qu’à l’école. » L’installation structurelle de la logique du privé à l’école est pointée, à travers la mise en concurrence des établissements entre eux et, au sein d’un même établissement, entre professeurs qui surnotent les élèves pour conserver leurs postes ou leurs heures supplémentaires.

Comme dans les autres ministères et les autres fonctions publiques, l’Éducation nationale fait de plus en plus appel à des contractuels, qui est une main-d’œuvre peu chère, précaire et soumise. Des rectorats cachent des postes vacants pour les réserver à des contractuels. On cultive un cercle vicieux : pourquoi augmenter le salaire des enseignants dès lors que l’Éducation nationale fait d’eux des exécutants interchangeables qui n’ont qu’à suivre un manuel et faire de l’animation ? Il est humiliant pour des professeurs de constater que le métier qu’ils aiment est considéré par l’institution comme un job temporaire. Est évoqué le cas de personnes ayant choisi le devenir professeur « pour faire une pause », qui sont rattrapées par la dure réalité d’un métier épuisant et démoralisant, saboté par l’institution. Certaines découvrent que l’idéologie des faux savants pédagogistes sert à légitimer une baisse des moyens, en même temps qu’elle répercute l’idéologie néolibérale de l’entreprise fondée sur les compétences et le management.

Les Stylos rouges ont été parmi les premiers à s’insurger contre les pressions exercées sur les personnels, tant par les élèves que par les parents et la hiérarchie. Livrés à eux-mêmes, les professeurs sont ignorés, voire sanctionnés lorsqu’ils évoquent ces faits. « Comment ne pas évoquer, écrivent les auteurs, l’assassinat de notre collègue, Samuel Paty, tué par une cabale d’islamistes après avoir été abandonné voire menacé de sanctions et réprimandé par sa hiérarchie, déconsidéré par une partie de ses collègues, simplement pour avoir fait cours et respecté les programmes ? » Cette évocation est d’une alarmante actualité[3].

Il est expliqué comment « inspecteurs, formateurs et chefs d’établissement sont la parfaite courroie de transmission des ordres du pouvoir en place, quel qu’il soit ». Ainsi, à quelques années d’intervalle, ils exigent des enseignants tout et son contraire, selon la mode et le ministre du moment. L’ouvrage fourmille d’exemples éloquents. Citons le cas de l’inspectrice qui exige, lors d’une formation liaison CM2-6e, que le professeur explique des consignes aux élèves en difficulté pendant que les autres travaillent. Lorsque le professeur demande comment faire pour que la classe travaille tranquillement, l’inspectrice répond : « Vous leur dites : ‘Allez, zou, au travail !’ Et ils s’y mettent. » La dame ne blaguait pas[4].    Il est une règle à laquelle l’Éducation nationale ne déroge pas, c’est celle du « pas de vague ». Un enseignant, un conseiller principal d’éducation, un membre du personnel médical, un assistant d’éducation fait appel à sa direction en cas de problème ? Très mauvaise idée ! Quand on sollicite un chef au sujet d’un problème, on devient le problème. La ressemblance avec le management France Telecom ou la Poste est justement soulignée. Non seulement l’agent n’est pas soutenu, mais il est convoqué et calomnié. On refuse parfois de le recevoir accompagné d’un représentant syndical. La bienveillance qu’on exige des enseignants leur est refusée par les chefs d’établissement et les inspecteurs qui « cassent, humilient, harcèlent pour certains, sans vergogne et sans jamais rendre de comptes ».   Les auteurs ne nient évidemment pas que des professeurs rencontrent des difficultés et ont besoin d’être aidés. Toujours est-il que les inspections qui se bornent à démolir sont contre-productives. Les auteurs prennent l’exemple d’inspecteurs expliquant uniformément à des professeurs ayant trente ans de métier, qu’ils sont vieux, dépassés, nuls et que rien de ce qu’ils ont fait jusque-là n’est à conserver. La réalité d’une hiérarchie « qui se couvre en permanence, dans l’obsession du contrôle et du culte du chef » n’est pas le fait de cas isolés. Elle est structurelle. Dans ces conditions, « les chefs compétents et humainement respectables sont noyés et invisibilisés dans une masse d’incompétents aux valeurs humaines plus que détraquées ». De son côté, le professeur régulièrement humilié par des élèves perturbateurs jouissant d’une complète impunité est seul et méprisé. Le cocktail « déni des faits, refus de sanctionner, omerta, idéologie » est le carburant ordinaire de l’Éducation nationale.     Comment éviter les ennuis ? Comment espérer être bien vu ? En renonçant à transmettre librement les connaissances. En dénigrant l’école comme outil égalitaire d’émancipation face aux déterminismes sociaux. Mais cela suffit-il pour obtenir ce qu’on veut ? Les auteurs ont forgé avec humour et pertinence le néologisme « larbinat » pour rendre compte avec exactitude et précision de ce qui se passe en 2023 à l’Éducation nationale. Dans une note de bas de page, le larbinat est ainsi défini : « Il s’agit du ‘métier’ de larbin et des compétences à acquérir pour devenir le larbin parfait auprès de ceux qui détiennent le pouvoir ». Ainsi, par exemple, les profs-larbins obtiennent les classes qu’ils souhaitent ainsi que le versement d’heures, parfois non effectuées, selon l’envie du proviseur ou du principal. Par contre, le syndicaliste honni se verra refuser arbitrairement l’autorisation d’effectuer des heures d’enseignement dans le supérieur. Mais attention : l’enseignant n’a pas l’exclusivité du larbinat. Ce rapport social pathologique se retrouve à tous les niveaux du ministère. L’obsession pyramidale qui a atteint des sommets depuis les années Blanquer impose partout des tyranneaux serviles qui se vengent sur leurs subalternes. Pitoyable modèle offert aux élèves que l’école devrait former à l’esprit critique et à la solidarité humaine !   Ce rejet conjoint du pédagogisme, du néolibéralisme et… du larbinat s’accompagne d’une contestation sans équivoque du renoncement à la laïcité « envisagée à l’aune des États-Unis, du communautarisme culturel sans rapport avec notre histoire ». « Il est assez surprenant, précisent N. Glière et A. Fabre, que des gens se revendiquant de la gauche, parfois radicale, suivent ces modèles importés ultra-individualistes ». Si tout se vaut, la frontière entre croire et savoir n’a pas de sens. Dire que la Terre est plate devient une opinion comme une autre.    Comme le soulignent les auteurs, les fanatiques religieux connaissent la puissance émancipatrice de l’instruction, car « en en privant les autres, on les domine et on les mène où on veut ». Mais pour les idéologues qui se disent de gauche, il faut respecter les croyances, comme si elles étaient essentiellement attachées aux personnes. On connaît la suite : « Combien de ces universitaires et autres collègues de tendance pédagos ont renoncé à la laïcité ? Combien d’entre eux ont quasiment cherché à justifier le massacre de Charlie Hebdo ou la décapitation de Samuel Paty ? », demandent Arnaud Fabre et Nicolas Glière.   Les auteurs terminent par des propositions décapantes, allant d’un travail à mi-temps dans les classes pour les personnels d’inspection et de direction à l’abolition du Concordat en Alsace-Moselle, en passant par une augmentation des salaires de 50 % sans contrepartie. Ce livre d’enseignants est un livre politique de citoyens de gauche qui savent que « l’école est le creuset par lequel tout le monde passe ». Il est aussi celui de salariés en activité qui se reconnaissent pleinement dans le présent mouvement contre la réforme réactionnaire des retraites. La réponse que la macronie oppose à cette lame de fond populaire n’a pas dépaysé les deux professeurs qui y retrouvent « le même autoritarisme et le même mépris ». N. Glière et A. Fabre font d’ailleurs résonner dans les deux cas le même appel : Ne vous laissez plus faire !  Ce livre corrosif, sincère et confiant est à recommander particulièrement à tout professeur qui se sentira moins seul, et à toute personne de gauche qui apercevra concrètement que les combats pour l’instruction, les services publics, la justice sociale et la laïcité sont indissociables..."     _____________________________.