Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

samedi 7 octobre 2017

Point d'histoire

Allemagne: hier et aujourd'hui
                                      Le retour sur le passé, proche ou lointain, n'est jamais inutile pour comprendre le présent, du moins en partie et dans certains de ses aspects et ses lignes de force.
      Les dernières élections allemandes, qui ont vu la montée d'une contestation surtout d'origine des Länders de l'ex-Allemagne de l'Est, est à analyser à la lumière des conditions dans lesquelles s'est effectuée la réunification allemande, dont certains analystes reconnaissent que, bien qu'inéluctable, elle aurait pu se faire d''une autre manière, plus réfléchie, plus progressive moins brutale.
     Les traces économiques, culturelles et politiques de ce passage au forceps sont loin d'avoir disparu et on a oublié les rapports de forces géopolitiques de l'époque.
       La volonté de privatisation rapide et massive de l'Est et le démantèlement brutal des structures productives ont créé les conditions d'un ressentiment d'une partie de la population, touchée au plus profond de son identité qui s'était construite depuis la fin de la guerre, malgré l'attraction créée par l'autre côté du Mur.
  On a oublié aussi l'inquiètude de l'époque dans  les pays voisins européens, dans un climat de tension assez forte.
     Le succès de l'opération fut mitigé, avec une série d'erreurs, chères payées, dont le poids financier ne retomba pas que sur Bonn..
  La réunification fut jugée totalement asymétrique:
  ...la privatisation de l’économie est-allemande via un organisme spécialisé le Treuhand, dont la gestion ne fut pas exempte de diverses dérives. Plutôt que d’assainir dans la durée les entreprises publiques concernées, on les dépeça : 85% d’entre elles furent acquises par des Allemands de l’Ouest qui en prirent les commandes, y compris pour les liquider au plus vite ; 5% par des Allemands de l’Est. Des millions de kilomètres carrés de forêts et de terres arables furent de même cédées à très bon marché. Selon une plaisanterie répandue en ex-Allemagne de l’Est : « Les évènements de 1989 ont été une vraie révolution. Pourquoi ? Bah, Marx avait bien dit que la révolution mènerait à un bouleversement des rapports de propriété »
    Le Treuhand aux commandes, les bilans furent contrastés, les décisions souvent opaques, les pratiques parfois douteuses.
    Un  bilan mitigé, en tous cas. La polémique sur les modalités de la transition, qui fut une vraie déchirure, bien qu'atténuée aujourd'hui, n'est pas éteinte et il reste beaucoup à comprendre pour les historiens sur l'événement qui reconfigura l'Europe..La crise de l'euro aurait là une de ses origines importantes selon le journaliste allemand W.Münchau
Très coûteuse, la réunification allemande a imposé des déficits à l’Allemagne, et l’euro était une monnaie trop forte pour elle au moment où elle l’a adoptée, ce qui a suscité sa marche forcée vers la compétitivité pour essayer de compenser. Mais ce faisant, elle a gagné une productivité hors norme qui l’a coupée des autres pays européens et a contribué à renforcer l’euro, et c’est cet euro trop fort pour les pays de la périphérie de la zone qui a été le creuset de la crise de la dette.
       Les écrivains furent  plutôt partagés sur le sujet.  On se rappelle comment le romancier Gunter Grass, lui, ne fit pas dans la dentelle. 
          Les relations franco-allemandes  ne furent pas simples à l'époque et la diplomatie américaine joua un rôle déterminant sur les orientations de Bonn. 
      Les conséquences sur l'économie européenne ne furent pas nulles:
  Le coût de la réunification estimé à 1500 milliards d’euros explique en partie pourquoi l’Allemagne est aujourd’hui réticente à aider les pays du sud de l’Europe. Cependant, c’est l’Europe entière via le jeu des monnaies qui a subi l’ajustement allemand. Les fortes dépenses qui suivirent la réunification ont provoqué une forte inflation (5,1% en 1992), la Bundesbank a alors décidé unilatéralement de remonter son taux directeur à 9,5% pour freiner l’inflation. Or, la stabilité des taux de change faisant partie des conditions requises pour la création de l’euro, les Européens n’eurent d’autre choix que de faire de même. La remontée des taux entraîne une asphyxie de la croissance, et une augmentation du chômage (10% en 1993). La réunification suivie de la politique monétaire non coopérative allemande expliquent en partie la stagnation économique européenne du milieu des années 1990.
   Ajoutons que ce fut un atout pour l'industrie que cette ouverture vers un Hinterland économiquement favorable, du point de vue salarial comme de l'ouverture vers les anciens pays frères.
      La monnaie unique fut donc une chance pour Berlin, confronté à des défis de grande ampleur, mais qui furent finalement l'occasion de rebondir sur de nouvelles bases élargies, comme l'indiquait l'économiste allemand Wolfgang Munschau" Le résultat a été que pendant toute une décennie les politiques économiques allemandes se sont concentrées sur sa propre compétitivité par rapport aux états tiers plutôt qu’à un renforcement de la zone euro dans son ensemble. Et ceci a été la cause majeure de la crise"."
    Ce fut l'origine d'une mutation ambigüe.
         L'analyse que fait aujourd'hui Vladimir Giacché est particulièrement éclairante sur cette période déjà presque oubliée:
                  Vladimiro Giacchè est un économiste italien, actuellement président du Centre de recherche européenne de Rome. Fin connaisseur de l'Europe et de l'Allemagne, il est l'auteur d'un ouvrage original et riche sur la réunification allemande, Le second Anschluss – l'annexion de la RDA(édition Delga, 2015). Alors que l'Allemagne vient de voter dans le cadre d'élections législatives dont les résultats fragilisent Angela Merkel et quelques jour après le vingt-septième anniversaire de l'unité du pays, il a bien voulu répondre aux questions de L'arène nue. 
               "Les résultats des élections législatives en Allemagne ont révélé de profondes divergences entre l'Ouest et l'Est du pays. Dans l'ex-RDA, le parti AfD fait 21,5 %, et est arrivé second. Die Linke y a réalisé ses meilleurs score (16 % contre 9 % au niveau national). J'imagine que vous n'en être guère surpris. Comment l'expliquez-vous ?
___Aucune surprise, en effet. C’est la conséquence d’un pays qui reste toujours divisé vingt-sept ans après son unification, en même temps que d’un accroissement des inégalités sociales ces dernières années. Un citoyen qui vit en Allemagne de l’Est a deux fois plus de chances d’être chômeur que s’il vivait à l’Ouest. Et lorsqu’il travaille, il perçoit un salaire inférieur de 25 % à ce que perçoit un travailleur de l’Ouest.
     Cela n'a pas grand chose à voir avec l’incapacité supposée des Allemands de l’Est à travailler (car oui, cet argument a parfois été avancé). C'est au contraire lié aux modalités de l’unification allemande. C’est lié au fait qu’à la nécessité de réaliser rapidement l’unité politique, qu’à la nécessité idéologique de supprimer complètement la RDA, ont été sacrifiées des exigences économiques élémentaires, en particulier celle de sauvegarder autant que possible l’industrie et les emplois des citoyens de l’Est. On a pratiqué la politique de la tabula rasa, en établissant le taux de change à un contre un entre le mark de l’Ouest et le mark de l’Est. Ce faisant, on a mis l’industrie de la RDA hors-jeu. Par ailleurs, l’ensemble du patrimoine industriel de l'ex-RDA a été confié à une société fiduciaire, la Treuhandanstalt, qui l’a liquidé, créant instantanément des millions de chômeurs. Il est beaucoup plus facile de fermer une industrie que de la reconstruire. Mais depuis, on s'est hélas rendu compte que lorsqu’on désindustrialise un pays (la désindustrialisation de la RDA n’a aucun autre exemple en Europe en période de paix) les conséquences peuvent durer des décennies, sinon des siècles. Le «Financial Times Deutschland» du 18 juin 2008 affirmait d'ailleurs que pour aligner complètement les revenus des deux parties de l’Allemagne, il faudrait 320 ans…Il est dès lors normal que les citoyens qui vivent dans ces territoires se sentent abandonnés par la politique, et qu’ils expriment leur protestation par le vote. D'autant que comme on le sait, le pourcentage de pauvres (et de travailleurs pauvres – les working poors) en Allemagne a augmenté partout ces dernières années, et pas seulement à l’Est....
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